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[[Fichier:Kitagawa Utamaro - Toji san bijin (Three Beauties of the Present Day)From Bijin-ga (Pictures of Beautiful Women), published by Tsutaya Juzaburo - Google Art Project.jpg|thumb|upright=1.2|Estampe à fond micacé d'[[Utamaro]] : ''[[Trois beautés de notre temps]]'', un détournement de la classique triade bouddhiste, dont [[Tomimoto Toyohina|Toyohina]] est la « divinité » centrale<ref name = Bayou>{{ouvrage|langue=fr|auteur=Hélène Bayou|titre=Images du Monde Flottant - Peintures et estampes japonaises XVIIe - XVIIIe siècles|éditeur=|année=2004|passage=20;25;34-35;48-50;160;176;188;194;232;318;352-389|isbn=2-7118-4821-3}}</ref>.]]
[[Fichier:Kitagawa Utamaro - Toji san bijin (Three Beauties of the Present Day)From Bijin-ga (Pictures of Beautiful Women), published by Tsutaya Juzaburo - Google Art Project.jpg|thumb|upright=1.2|Estampe à fond micacé d'[[Utamaro]] : ''[[Trois beautés de notre temps]]'', un détournement de la classique triade bouddhiste (triade d'[[Amitābha|Amida]], en japonais, 阿弥陀三尊, Amida-sanzon), dont [[Tomimoto Toyohina|Toyohina]] est la « divinité » centrale<ref name = Bayou>{{ouvrage|langue=fr|auteur=Hélène Bayou|titre=Images du Monde Flottant - Peintures et estampes japonaises {{sp-|XVII|-|XVIII}}s|éditeur=|année=2004|passage=20;25;34-35;48-50;160;176;188;194;232;318;352-389|isbn=2-7118-4821-3}}.</ref>.]]
L'{{japonais|'''''ukiyo-e'''''|浮世絵||terme japonais signifiant « image du monde flottant »}} est un mouvement artistique japonais de l'[[époque d'Edo]] (1603-1868) comprenant non seulement une peinture populaire et narrative originale, mais aussi et surtout les [[estampe]]s japonaises [[gravure sur bois|gravées sur bois]].
L'{{japonais|'''''ukiyo-e'''''|浮世絵||terme [[japonais]] signifiant « image du monde flottant »}} est un mouvement artistique [[Japon|japonais]] de l'[[époque d'Edo]] (1603-1868) comprenant non seulement une peinture populaire et narrative originale, mais aussi et surtout les [[estampe]]s japonaises [[gravure sur bois|gravées sur bois]].


Après des siècles de déliquescence du pouvoir central suivis de guerres civiles, le Japon connaît à cette époque, avec l'autorité désormais incontestée du [[shogunat]] [[Tokugawa]], une ère de paix et de prospérité qui se traduit par la perte d'influence de l'aristocratie militaire des [[daimyo]]s, et l'émergence d'une [[bourgeoisie]] urbaine et marchande. Cette évolution sociale et économique s'accompagne d'un changement des formes artistiques, avec la naissance de l’''ukiyo-e'' et les techniques d'estampe permettant une reproduction sur papier peu coûteuse, bien loin des peintures telles que celles de l'aristocratique [[École Kanō|Kanō]].
Après des siècles de déliquescence du pouvoir central suivis de guerres civiles, le Japon connaît à cette époque, avec l'autorité désormais incontestée du [[shogunat]] [[Tokugawa]], une ère de paix et de prospérité qui se traduit par la perte d'influence de l'aristocratie militaire des [[daimyo]]s, et l'émergence d'une [[bourgeoisie]] urbaine et marchande. Cette évolution sociale et économique s'accompagne d'un changement des formes artistiques, avec la naissance de l’''ukiyo-e'' et des techniques d'estampe permettant une reproduction sur papier peu coûteuse, bien loin des peintures de l'aristocratique [[école Kanō]].


Les thèmes de l’''ukiyo-e'' sont également tout à fait nouveaux, car ils correspondent aux centres d'intérêt de la [[bourgeoisie]] : les [[bijin|jolies femmes]] et les ''[[oiran]]'' ([[courtisan]]es) célèbres, les ''[[shunga (gravure)|shunga]]'' (scènes [[érotisme|érotiques]]), le théâtre [[kabuki]] et les lutteurs de [[sumo]], les ''[[yōkai]]'' (créatures fantastiques), les ''[[egoyomi]]'' ([[calendrier]]s) et les ''[[surimono]]'' (cartes de vœux), le spectacle de la nature et des ''[[meisho-e]]'' (lieux célèbres).
Les thèmes de l’''ukiyo-e'' sont également tout à fait nouveaux, car ils correspondent aux centres d'intérêt de la [[bourgeoisie]] : les [[bijin|jolies femmes]] et les ''[[oiran]]'' ([[courtisan]]es) célèbres, les ''[[shunga (gravure)|shunga]]'' (scènes [[érotisme|érotiques]]), le théâtre [[kabuki]] et les lutteurs de [[sumo]], les ''[[yōkai]]'' (créatures fantastiques), les ''[[egoyomi]]'' ([[calendrier]]s) et les ''[[surimono]]'' (cartes de vœux), le spectacle de la nature et des ''[[meisho-e]]'' (lieux célèbres).


Alors qu'il passe au Japon pour vulgaire de par sa valorisation de sujets issus du quotidien et de sa publication de masse liée à la technique d'[[imprimerie|impression]] de l'estampe, ce genre connaît à la fin du {{s-|XIX|e}} un grand succès auprès des Occidentaux. Après l’ouverture forcée par l'attaque des [[Navires noirs]] [[États-Unis|américains]] et la signature du [[traités inégaux|traité inégal]] de la [[Convention de Kanagawa]], le pays est forcé d'accepter le commerce avec le monde occidental (États-Unis, [[Royaume-Uni]], [[France]], [[Pays-Bas]] et [[Russie]]) à partir de [[1858]]. L'arrivée en grande quantité de ces estampes japonaises en Europe et la naissance du [[japonisme]] influencent alors fortement la peinture européenne et, en particulier, l'[[école de Pont-Aven]] avec [[Camille Pissaro]], [[Paul Cézanne]], [[Émile Bernard]] puis [[Paul Gauguin]]<ref name="bois_amour">{{lien web|langue=fr|url=http://www.mbaq.fr/fileadmin/user_upload/expo/dossier%20de%20presse%20arbre%20et%20foret.pdf|titre=L’Arbre et la Forêt. Du Pays du soleil levant au Bois d’amour|éditeur=Ville de Quimper|consulté le=30 novembre 2014}}</ref>, et les [[impressionnistes]].
Alors qu'il passe au Japon pour vulgaire, parce qu'il valorise des sujets issus du quotidien et se voit publié massivement grâce à la technique d'[[imprimerie|impression]] de l'estampe, ce genre connaît à la fin du {{s-|XIX}} un grand succès auprès des Occidentaux. Après l’ouverture forcée par l'attaque des [[Navires noirs]] [[États-Unis|américains]] et la signature du [[traités inégaux|traité inégal]] de la [[Convention de Kanagawa]], le pays est forcé d'accepter le commerce avec le monde occidental (États-Unis, [[Royaume-Uni]], [[France]], [[Pays-Bas]] et [[Russie]]) à partir de 1858. L'arrivée en grande quantité de ces estampes japonaises en Europe et la naissance du [[japonisme]] influencent alors fortement la peinture européenne et, en particulier, l'[[école de Pont-Aven]] avec [[Camille Pissaro]], [[Paul Cézanne]], [[Émile Bernard (peintre)|Émile Bernard]] puis [[Paul Gauguin]]<ref name="bois_amour">{{lien web|langue=fr|url=http://www.mbaq.fr/fileadmin/user_upload/expo/dossier%20de%20presse%20arbre%20et%20foret.pdf|titre=L’Arbre et la Forêt. Du Pays du soleil levant au Bois d’amour|éditeur=Ville de Quimper|consulté le=30 novembre 2014|brisé le = 2024-02-14}}.</ref>, et les [[impressionnistes]].


== Interprétation de l'expression « monde flottant » ==
== Interprétation de l'expression « monde flottant » ==
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{{japonais|''Ukiyo''|浮世||« monde flottant »}}, dans son sens ancien, est lourdement chargé de notions bouddhiques, avec des connotations mettant l'accent sur la réalité d'un monde où la seule chose certaine, c'est l'impermanence de toutes choses<ref name="BnF 17"/>. C'est là pour les Japonais un très vieux concept qu'ils connaissent depuis l'[[époque de Heian]] (794-1185)<ref group="N">C'est aussi une allusion ironique au terme [[homophone]] {{japonais|« monde souffrant »|憂き世|ukiyo}}, le cycle terrestre de mort et de renaissance duquel les [[Bouddhisme|bouddhistes]] cherchent à s’échapper.</ref>.
{{japonais|''Ukiyo''|浮世||« monde flottant »}}, dans son sens ancien, est lourdement chargé de notions bouddhiques, avec des connotations mettant l'accent sur la réalité d'un monde où la seule chose certaine, c'est l'impermanence de toutes choses<ref name="BnF 17"/>. C'est là pour les Japonais un très vieux concept qu'ils connaissent depuis l'[[époque de Heian]] (794-1185)<ref group="N">C'est aussi une allusion ironique au terme [[homophone]] {{japonais|« monde souffrant »|憂き世|ukiyo}}, le cycle terrestre de mort et de renaissance duquel les [[Bouddhisme|bouddhistes]] cherchent à s’échapper.</ref>.


Ce mot empreint de résignation, les habitants d'[[Tokyo|Edo]] (et, avec eux, ceux d'[[Ōsaka]] et de [[Kyōto]]) le reprennent au {{s-|XVII|e}} en le détournant de son sens à une époque où leur ville connaît une remarquable expansion due à son statut nouveau de capitale ainsi qu'à la paix qui règne désormais.
Ce mot empreint de résignation, les habitants d'[[Tokyo|Edo]] (et, avec eux, ceux d'[[Ōsaka]] et de [[Kyōto]]) le reprennent au {{s-|XVII}} en le détournant de son sens à une époque où leur ville connaît une remarquable expansion due à son statut nouveau de capitale ainsi qu'à la paix qui règne désormais.


Le terme ''ukiyo'' apparaît pour la première fois dans son sens actuel dans ''Les Contes du monde flottant'' (''Ukiyo monogatari''), œuvre de [[Asai Ryōi]] parue vers 1665, où il écrit dans la préface<ref name = Bayou/> :
Le terme ''ukiyo'' apparaît pour la première fois dans son sens actuel dans ''Les Contes du monde flottant'' (''[[Ukiyo Monogatari]]''), œuvre de [[Asai Ryōi]] parue vers 1665, où il écrit dans la préface<ref name = Bayou/> :
{{vers|texte=Vivre uniquement le moment présent,
{{vers|texte=Vivre uniquement le moment présent,
se livrer tout entier à la contemplation
se livrer tout entier à la contemplation
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sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ''ukiyo''<ref name="BnF 17"/>.}}
sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ''ukiyo''<ref name="BnF 17"/>.}}


L'utilisation du mot ''ukiyo'' (« monde impermanent ») pour qualifier les « images » (''e'') — estampes et peintures — de l'époque est difficile à interpréter pour les Occidentaux qui découvrent l’''ukiyo-e'' dans la seconde moitié du {{s-|XIX|e}} : ses connotations, son ironie latente — il est chargé de religiosité alors qu'il désigne la vie bouillonnante qui tourne notamment autour des « [[L'Almanach des maisons vertes|maisons vertes]] » et du « quartier réservé » du [[Yoshiwara]] — suscitent quelques interrogations. [[Edmond de Goncourt]], amateur d'art japonais, s'efforce de les lever en posant la question à [[Hayashi Tadamasa|Hayashi]], l'interprète japonais de l'[[Exposition universelle de 1878]], qui deviendra l'un des grands pourvoyeurs de l'Occident en estampes. Celui-ci lui répond que {{citation|votre traduction de ''ukiyo-e'' par l'école du monde vivant […] ou de la vie telle qu'elle se passe sous nos yeux […] rend exactement le sens<ref name="BnF 17">{{harvsp|Sous la direction de Gisèle Lambert et Jocelyn Bouquillard|2008|p=17}}</ref>}}.
L'utilisation du mot ''ukiyo'' (« monde impermanent ») pour qualifier les « images » (''e'') — estampes et peintures — de l'époque est difficile à interpréter pour les Occidentaux qui découvrent l’''ukiyo-e'' dans la seconde moitié du {{s-|XIX}} : ses connotations, son ironie latente — il est chargé de religiosité alors qu'il désigne la vie bouillonnante qui tourne notamment autour des « [[L'Almanach des maisons vertes|maisons vertes]] » et du « quartier réservé » du [[Yoshiwara]] — suscitent quelques interrogations. [[Edmond de Goncourt]], amateur d'art japonais<ref>{{Ouvrage|langue=Français|auteur1=Edmond de Goncourt|titre=La maison d’un artiste, la collection d’art japonais et chinois […]|lieu=Paris|éditeur=À Propos|date=2018|pages totales=320|isbn=9782915398199}}.</ref>, s'efforce de les lever en posant la question à [[Hayashi Tadamasa|Hayashi]], l'interprète japonais de l'[[Exposition universelle de 1878]], qui deviendra l'un des grands pourvoyeurs de l'Occident en estampes. Celui-ci lui répond que {{citation|votre traduction de ''ukiyo-e'' par l'école du monde vivant […] ou de la vie telle qu'elle se passe sous nos yeux […] rend exactement le sens<ref name="BnF 17">{{harvsp|Sous la direction de Gisèle Lambert et Jocelyn Bouquillard|2008|p=17}}.</ref>}}.


La transposition qui figure dans certains ouvrages français, « Image de ce monde éphémère<ref>{{harvsp|Louis Aubert|1930|p=de titre}}</ref> », paraît pertinente car rendant compte tout à la fois de la notion d'impermanence bouddhique et de l'insouciance d'une société en pleine mutation, attachée à décrire les plaisirs de la vie quotidienne telle qu'elle est.
La transposition qui figure dans certains ouvrages français, « Image de ce monde éphémère<ref>{{harvsp|Louis Aubert|1930|p=de titre}}.</ref> », paraît pertinente car rendant compte tout à la fois de la notion d'impermanence bouddhique et de l'insouciance d'une société en pleine mutation, attachée à décrire les plaisirs de la vie quotidienne telle qu'elle est.


== L'estampe ''ukiyo-e'', un art à la portée de tous ==
== L'estampe ''ukiyo-e'', un art à la portée de tous ==
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=== Aspects économiques ===
=== Aspects économiques ===
Initialement, les estampes étaient exclusivement imprimées à l’[[encre de Chine|encre de Chine ''sumi'']] ; plus tard, certaines estampes sont rehaussées de couleurs apposées à la main<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=38}}</ref> — ce qui restait coûteux — puis par impression à partir de blocs de bois portant les couleurs à imprimer, encore très peu nombreuses. Enfin, dans la dernière moitié du {{XVIIIe siècle}}, [[Suzuki Harunobu|Harunobu]] met au point la technique d’impression polychrome pour produire des [[nishiki-e|''nishiki-e'' (« estampes de brocart »)]].
Initialement, les estampes étaient exclusivement imprimées à l’[[encre de Chine|encre de Chine ''sumi'']] ; plus tard, certaines estampes sont rehaussées de couleurs apposées à la main<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=38}}.</ref> — ce qui restait coûteux — puis par impression à partir de blocs de bois portant les couleurs à imprimer, encore très peu nombreuses. Enfin, dans la dernière moitié du {{XVIIIe siècle}}, [[Suzuki Harunobu|Harunobu]] met au point la technique d’impression polychrome pour produire des [[nishiki-e|''nishiki-e'' (« estampes de brocart »)]].


Les ''ukiyo-e'' sont abordables financièrement car ils peuvent être reproduits en grande série (de l'ordre de quelques centaines, car après trois cents exemplaires environ, le bois s'émousse et les traits deviennent moins précis<ref name="Delay 297">{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=297}}</ref>). Ils sont principalement destinés aux citadins qui ne sont généralement pas assez riches pour s’offrir une peinture. Ce développement de l’''ukiyo-e'' s'accompagne de celui d'une littérature populaire, avec les ventes importantes des ''[[kibyōshi]]'' et des ''[[sharebon]]''<ref name = Bayou/>.
Les ''ukiyo-e'' sont abordables financièrement car ils peuvent être reproduits en grande série (de l'ordre de quelques centaines, car après trois cents exemplaires environ, le bois s'émousse et les traits deviennent moins précis<ref name="Delay 297">{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=297}}.</ref>). Ils sont principalement destinés aux citadins qui ne sont généralement pas assez riches pour s’offrir une peinture. Ce développement de l’''ukiyo-e'' s'accompagne de celui d'une littérature populaire, avec les ventes importantes des ''[[kibyōshi]]'' et des ''[[sharebon]]''<ref name = Bayou/>.
Le sujet initial des ''ukiyo-e'' était la vie urbaine<ref name = Bayou/>, en particulier les scènes du quotidien dans le quartier des divertissements. De belles courtisanes, des sumotoris massifs, ainsi que des acteurs de kabuki populaires sont ainsi dépeints se livrant à des activités plaisantes pour l'œil. Par la suite, les paysages connaissent également le succès.
Le sujet initial des ''ukiyo-e'' était la vie urbaine<ref name = Bayou/>, en particulier les scènes du quotidien dans le quartier des divertissements. De belles courtisanes, des sumotoris massifs, ainsi que des acteurs de kabuki populaires sont ainsi dépeints se livrant à des activités plaisantes pour l'œil. Par la suite, les paysages connaissent également le succès.


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Les sujets politiques et les personnages dépassant les strates les plus humbles de la société n'y sont pas tolérés et n'apparaissent que très rarement. Bien que la sexualité n'y soit pas autorisée non plus, elle n'en est pas moins présente de façon récurrente. Les artistes et les éditeurs sont parfois punis pour la création de ces ''[[Shunga (gravure)|shunga]]'' au caractère sexuel explicite.
Les sujets politiques et les personnages dépassant les strates les plus humbles de la société n'y sont pas tolérés et n'apparaissent que très rarement. Bien que la sexualité n'y soit pas autorisée non plus, elle n'en est pas moins présente de façon récurrente. Les artistes et les éditeurs sont parfois punis pour la création de ces ''[[Shunga (gravure)|shunga]]'' au caractère sexuel explicite.


On peut citer à cet égard le cas d'[[Utamaro]]<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=225}}</ref>, qui fut menotté pendant 50 jours pour avoir produit des estampes représentant la femme et les cinq concubines d'un célèbre personnage de l'histoire récente, [[Hideyoshi]]. Il est vrai qu'il avait par ce biais associé à un sujet libertin le monde politique de son temps<ref Group="N">Le pouvoir était beaucoup plus sensible aux allusions politiques qu'à celles touchant aux bonnes mœurs, et les ''shunga'' faisaient l'objet d'une complaisance tacite. Dans le cas d'Utamaro cependant, la mise en scène des concubines de Hideyoshi fut perçue comme une attaque directe contre les mœurs du shogun lui-même, déclenchant ainsi une sanction beaucoup plus lourde que celle que l'aspect léger de l'œuvre aurait entraîné à lui seul.</ref>.
On peut citer à cet égard le cas d'[[Utamaro]]<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=225}}.</ref>, qui fut menotté pendant 50 jours pour avoir produit des estampes représentant la femme et les cinq concubines d'un célèbre personnage de l'histoire récente, [[Hideyoshi]]. Il est vrai qu'il avait par ce biais associé à un sujet libertin le monde politique de son temps<ref Group="N">Le pouvoir était beaucoup plus sensible aux allusions politiques qu'à celles touchant aux bonnes mœurs, et les ''shunga'' faisaient l'objet d'une complaisance tacite. Dans le cas d'Utamaro cependant, la mise en scène des concubines de Hideyoshi fut perçue comme une attaque directe contre les mœurs du shogun lui-même, déclenchant ainsi une sanction beaucoup plus lourde que celle que l'aspect léger de l'œuvre aurait entraîné à lui seul.</ref>.


[[Fichier:Kubo Shunman Départ nocturne pour un concours de poésie, vers 1787.JPG|thumb|upright=1.4|''Départ nocturne pour un concours de poésie'', vers 1787 (deux planches de droite du triptyque). <br />On voit ici la façon dont [[Shunman]] utilise les nuances de gris pour produire un de ses chefs-d'œuvre, malgré les limitations imposées par la censure.]]
[[Fichier:Kubo Shunman Départ nocturne pour un concours de poésie, vers 1787.JPG|thumb|upright=1.4|''Départ nocturne pour un concours de poésie'', vers 1787 (deux planches de droite du triptyque). <br />On voit ici la façon dont [[Shunman]] utilise les nuances de gris pour produire un de ses chefs-d'œuvre, malgré les limitations imposées par la censure.]]
Aussi les estampes doivent-elles être approuvées par la censure du ''[[bakufu]]'', le gouvernement militaire, et porter le cachet du censeur qui en autorise l'impression<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=316}}</ref>.
Aussi les estampes doivent-elles être approuvées par la censure du ''[[bakufu]]'', le gouvernement militaire, et porter le cachet du censeur qui en autorise l'impression<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=316}}.</ref>.
Le rôle du censeur ne se limite d'ailleurs pas aux aspects de politique ou de mœurs, mais aussi, selon les époques, à la limitation des couleurs ; ainsi, les réformes de l'[[ère Kansei]] visent à lutter contre l'inflation et le luxe ostentatoire, en interdisant entre autres mesures l'emploi d'un trop grand nombre de couleurs dans les estampes, contrainte que certains artistes ''ukiyo-e'' tels que [[Kubo Shunman]] détournent de son but premier en concevant alors d'exceptionnelles estampes en subtils dégradés de gris<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=111-113}}</ref>.
Le rôle du censeur ne se limite d'ailleurs pas aux aspects de politique ou de mœurs, mais aussi, selon les époques, à la limitation des couleurs ; ainsi, les réformes de l'[[ère Kansei]] visent à lutter contre l'inflation et le luxe ostentatoire, en interdisant entre autres mesures l'emploi d'un trop grand nombre de couleurs dans les estampes, contrainte que certains artistes ''ukiyo-e'' tels que [[Kubo Shunman]] détournent de son but premier en concevant alors d'exceptionnelles estampes en subtils dégradés de gris<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=111-113}}.</ref>.


De façon plus anecdotique, mais très révélatrice de l'attitude des autorités envers le monde de l’''ukiyo-e'', les édits de censure allèrent, à partir de 1793, jusqu'à interdire de faire figurer le nom des femmes sur les estampes qui les représentaient, à la seule exception des courtisanes du [[Yoshiwara]]. Ce qui donna lieu à un nouveau jeu intellectuel pour des artistes tels qu'Utamaro, qui continua à faire figurer le nom de l'intéressée… mais sous forme de [[rébus]]<ref>Interview de Hélène Bayou, conservatrice au musée Guimet (visible en bonus 2 du DVD « 5 femmes autour d'Utamaro »).</ref>. Cependant, la censure réagit dès le {{8e|mois}} de 1796, en interdisant dès lors de tels rébus<ref name = Bayou/>.
De façon plus anecdotique, mais très révélatrice de l'attitude des autorités envers le monde de l’''ukiyo-e'', les édits de censure allèrent, à partir de 1793, jusqu'à interdire de faire figurer le nom des femmes sur les estampes qui les représentaient, à la seule exception des courtisanes du [[Yoshiwara]]. Ce qui donna lieu à un nouveau jeu intellectuel pour des artistes tels qu'Utamaro, qui continua à faire figurer le nom de l'intéressée… mais sous forme de [[rébus]]<ref>Interview de Hélène Bayou, conservatrice au musée Guimet (visible en bonus 2 du DVD « 5 femmes autour d'Utamaro »).</ref>. Cependant, la censure réagit dès le {{8e|mois}} de 1796, en interdisant dès lors de tels rébus<ref name = Bayou/>.
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=== Naissance de la gravure sur bois au Japon ===
=== Naissance de la gravure sur bois au Japon ===
[[Fichier:Estampe bouddhiste (non ukiyo e).JPG|thumb|Estampe bouddhiste antérieure à l’''ukiyo-e'', vers 1590.<br />[[Acala|Fudō]], un des douze ''[[Deva (divinité)|deva]]'', au milieu des flammes.]]
[[Fichier:Estampe bouddhiste (non ukiyo e).JPG|thumb|Estampe bouddhiste antérieure à l’''ukiyo-e'', vers 1590.<br />[[Acala|Fudō]], un des douze ''[[Deva (divinité)|deva]]'', au milieu des flammes.]]
Bien avant l'estampe japonaise telle que nous la connaissons au travers de l’''ukiyo-e'', existaient au Japon des gravures sur bois, réalisées selon une technique importée de Chine<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=30-33}}</ref> :
Bien avant l'estampe japonaise telle que nous la connaissons au travers de l’''ukiyo-e'', existaient au Japon des gravures sur bois, réalisées selon une technique importée de Chine<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=30-33}}.</ref> :
* Ce furent d'abord des gravures sur bois d'origine bouddhiste, comportant des images sacrées et des textes. La toute première estampe imprimée au Japon fut donc le [[Sutra du Lotus]], réalisé par Koei et daté de 1225, pour le temple [[Kōfuku-ji]] à [[Nara]], l'ancienne capitale du Japon<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=30}}</ref> ;
* Ce furent d'abord des gravures sur bois d'origine bouddhiste, comportant des images sacrées et des textes. La toute première estampe imprimée au Japon fut donc le [[Sutra du Lotus]], réalisé par Koei et daté de 1225, pour le temple [[Kōfuku-ji]] à [[Nara]], l'ancienne capitale du Japon<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=30}}.</ref> ;
* Puis l'impression d'estampes, toujours de nature religieuse, se développe à [[Kyōto]], la nouvelle capitale, du {{s-|XIII|e}} au {{s-|XIV|e}}<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=31}}</ref>. Au {{s-|XVII}}, dans cette même région se développe l'art [[Ōtsu-e]], des gravures sur bois repeintes destinées aux voyageurs et aux classes populaires<ref>{{article|langue=fr|auteur1=Iwao Seiichi|auteur2=Iyanaga Teizō|auteur3=Yoshida Shōichirō|et al.=oui|url=http://www.persee.fr/doc/dhjap_0000-0000_1990_dic_16_1_932_t1_0129_0000_3|format=pdf|titre=186. Ōtsu-e|périodique=Dictionnaire historique du Japon|année=1990|passage=129|volume=16|consulté le=16 février 2018}}.</ref>{{,}}<ref>{{chapitre|langue=en|prénom1=James Albert|nom1=Michener|titre chapitre=In the village of Ōtsu|titre ouvrage=The Floating World|éditeur=université d'Hawaï|année=1983|lire en ligne=https://books.google.co.uk/books?id=EWH3P_CuEPsC&lpg=PA380&dq=otsu-e&pg=PA3#v=onepage|isbn=9780824808730|pages=453}}.</ref>.
* Puis l'impression d'estampes, toujours de nature religieuse, se développe à [[Kyōto]], la nouvelle capitale, du {{s-|XIII}} au {{s-|XIV}}<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=31}}.</ref>. Au {{s-|XVII}}, dans cette même région se développe l'art [[Ōtsu-e]], des gravures sur bois repeintes destinées aux voyageurs et aux classes populaires<ref>{{article|langue=fr|auteur1=Iwao Seiichi|auteur2=Iyanaga Teizō|auteur3=Yoshida Shōichirō|et al.=oui|url=http://www.persee.fr/doc/dhjap_0000-0000_1990_dic_16_1_932_t1_0129_0000_3|format=pdf|titre=186. Ōtsu-e|périodique=Dictionnaire historique du Japon|année=1990|passage=129|volume=16|consulté le=16 février 2018}}.</ref>{{,}}<ref>{{chapitre|langue=en|prénom1=James Albert|nom1=Michener|titre chapitre=In the village of Ōtsu|titre ouvrage=The Floating World|éditeur=université d'Hawaï|année=1983|lire en ligne=https://books.google.co.uk/books?id=EWH3P_CuEPsC&lpg=PA380&dq=otsu-e&pg=PA3#v=onepage|isbn=9780824808730|pages=453}}.</ref>.


=== Origines de l’''ukiyo-e'' ===
=== Origines de l’''ukiyo-e'' ===
Les racines de l’''ukiyo-e'', elles, remontent à l’urbanisation de la fin du {{s-|XVI|e}} qui favorise le développement d’une classe de marchands et d’artisans. Ces derniers commencent à écrire des fictions et à peindre des images rassemblées dans des {{japonais|''[[e-hon]]''|絵本||« livres d’images » présentant des récits illustrés}} (aussi ''ehon'') ou des romans, tels que les ''[[Ise monogatari|Contes d’Ise]]'' (''Ise monogatari'', 1608) de [[Honami Koetsu]]<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=38}}</ref>.
Les racines de l’''ukiyo-e'', elles, remontent à l’urbanisation de la fin du {{s-|XVI}} qui favorise le développement d’une classe de marchands et d’artisans. Ces derniers commencent à écrire des fictions et à peindre des images rassemblées dans des {{japonais|''[[e-hon]]''|絵本||« livres d’images » présentant des récits illustrés}} (aussi ''ehon'') ou des romans, tels que les ''[[Ise monogatari|Contes d’Ise]]'' (''Ise monogatari'', 1608) de [[Honami Koetsu]]<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=38}}.</ref>.


Au début, les ''ukiyo-e'' sont souvent utilisés pour illustrer ces livres, mais progressivement, ils s’en affranchissent grâce aux épreuves réalisées sur une feuille volante ''ichimai-e''<ref name = Bayou/> ou aux affiches gravées pour le théâtre [[kabuki]]. Les sources d’inspiration sont à l’origine les contes et les œuvres d’[[art chinois]]. Mais les plaisirs offerts par la capitale sont de plus en plus présents, et les guides touristiques, ceux du [[Yoshiwara]] par exemple, sont eux aussi populaires et largement répandus, puisque [[Moronobu]] édite son {{japonais|''Guide de l'amour au Yoshiwara''|吉原恋の道引|Yoshiwara koi no michibiki}} dès [[1678]]<ref name = Bayou/>. Les principes de représentation mis au point par Monorobu sont repris par tous les artistes de l'''ukiyo-e'' : la primauté de la ligne aux dépens de l'expression des volumes, ainsi que l'extrême attention accordée aux détails décoratifs, notamment aux motifs des kimonos<ref name = Petit>{{article | langue=français| auteur1=Hélène Prigent|titre=Images du Monde flottant|périodique=Le Petit Journal des grandes expositions|numéro=369 |jour=29 |mois= septembre|année=2004 |pages= |passage=9-10|isbn=2-7118-4852-3 |lire en ligne= }}</ref>.
Au début, les ''ukiyo-e'' sont souvent utilisés pour illustrer ces livres, mais progressivement, ils s’en affranchissent grâce aux épreuves réalisées sur une feuille volante ''ichimai-e''<ref name = Bayou/> ou aux affiches gravées pour le théâtre [[kabuki]]. Les sources d’inspiration sont à l’origine les contes et les œuvres d’[[art chinois]]. Mais les plaisirs offerts par la capitale sont de plus en plus présents, et les guides touristiques, ceux du [[Yoshiwara]] par exemple, sont eux aussi populaires et largement répandus, puisque [[Moronobu]] édite son {{japonais|''Guide de l'amour au Yoshiwara''|吉原恋の道引|Yoshiwara koi no michibiki}} dès 1678<ref name = Bayou/>. Les principes de représentation mis au point par Monorobu sont repris par tous les artistes de l'''ukiyo-e'' : la primauté de la ligne aux dépens de l'expression des volumes, ainsi que l'extrême attention accordée aux détails décoratifs, notamment aux motifs des kimonos<ref name = Petit>{{article | langue=français| auteur1=Hélène Prigent|titre=Images du Monde flottant|périodique=Le Petit Journal des grandes expositions|numéro=369 |jour=29 |mois= septembre|année=2004 |pages= |passage=9-10|isbn=2-7118-4852-3 |lire en ligne= }}.</ref>.


Puis, au {{s-|XVIII|e}}, cette image de la jolie fille (''[[bijin]]'') donne l'occasion, comme à [[Nishikawa Sukenobu]], de figures à la beauté subtilement stylisée, produisant avec des kimonos splendidement ouvragés des compositions raffinées. Ces livres illustrés proposent ainsi des « catalogues » pour teinturiers. On voit aussi apparaître à la fin du {{s-|XVIII|e}} une véritable encyclopédie du monde des plaisirs, {{japonais|''Le Grand Miroir de la voie de l'amour''|色道大鏡|Shikidō ōkagami}}, de {{japonais|Kizan Fujimoto|藤本箕山|Fujimoto Kizan}}<ref name="bayou-36" />.
Puis, au {{s-|XVIII}}, cette image de la jolie fille (''[[bijin]]'') donne l'occasion, comme à [[Nishikawa Sukenobu]], de figures à la beauté subtilement stylisée, produisant avec des kimonos splendidement ouvragés des compositions raffinées. Ces livres illustrés proposent ainsi des « catalogues » pour teinturiers. On voit aussi apparaître à la fin du {{s-|XVIII}} une véritable encyclopédie du monde des plaisirs, {{japonais|''Le Grand Miroir de la voie de l'amour''|色道大鏡|Shikidō ōkagami}}, de {{japonais|Kizan Fujimoto|藤本箕山|Fujimoto Kizan}}<ref name="bayou-36" />.


=== Essor de l’''ukiyo-e'' ===
=== Essor de l’''ukiyo-e'' ===
Ligne 78 : Ligne 78 :
==== Les « primitifs », de 1670 à 1765 environ ====
==== Les « primitifs », de 1670 à 1765 environ ====
{{Article détaillé|Moronobu}}
{{Article détaillé|Moronobu}}
[[Fichier:Hishikawa Moronobu, Kosode no sugatami, Edo period, Freer gallery of Art.jpg|thumb|Livre illustré de motifs pour vêtements (''hinagata bon''), ici ''kosode'' (ancêtre du kimono). H. 22,6 cm. [[Moronobu]], 1683. Freer Galley of Arts]]
[[Fichier:Hishikawa Moronobu, Kosode no sugatami, Edo period, Freer gallery of Art.jpg|thumb|Livre illustré de motifs pour vêtements (''hinagata bon''), ici ''kosode'' (ancêtre du kimono). H. {{unité|22.6|cm}}. [[Moronobu]], 1683. Freer Galley of Arts]]
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[[Fichier:Moronobu b-w shunga.jpg|thumb|Hishikawa Moronobu (1618-1694), gravure sur bois, encre noire ''sumi'' sur papier. Estampe d'une série de douze, de style ''abuna-e''.
[[Fichier:Moronobu b-w shunga.jpg|thumb|Hishikawa Moronobu (1618-1694), gravure sur bois, encre noire ''sumi'' sur papier. Estampe d'une série de douze, de style ''abuna-e''.
Autour de 1680. Provenance inconnue]]
Autour de 1680. Provenance inconnue]]
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À partir de 1670 environ, et après quelques balbutiements, avec [[Iwasa Matabei]]<ref>{{Ouvrage|auteur=Chris Taylor, Nicko Goncharoff|titre=Japan|url=https://books.google.fr/books?id=ww9ICS_LRbMC&pg=PA65&dq=moronobu+sumo&lr=&cd=17#v=onepage&q=moronobu%20sumo&f=false|éditeur=Lonely Planet|année=1997|pages=865|isbn=9780864424938}}</ref>, l’''ukiyo-e'' commence véritablement son envol avec [[Moronobu]], ainsi que [[Sugimura Jihei]], que l'on confondra d'ailleurs avec lui très longtemps<ref>{{harvsp|Howard Hibbett|2001|p=68}}</ref>. [[Moronobu]], tout particulièrement, a un rôle essentiel puisqu'on le considère généralement comme le fondateur de l'''ukiyo-e'', et, en tout cas, comme celui qui a su fédérer les premiers efforts pour en faire un nouveau genre abouti.
À partir de 1670 environ, et après quelques balbutiements, avec [[Iwasa Matabei]]<ref>{{Ouvrage|auteur=Chris Taylor, Nicko Goncharoff|titre=Japan|url=https://books.google.fr/books?id=ww9ICS_LRbMC&pg=PA65&dq=moronobu+sumo&lr=&cd=17#v=onepage&q=moronobu%20sumo&f=false|éditeur=Lonely Planet|année=1997|pages=865|isbn=9780864424938}}.</ref>, l’''ukiyo-e'' commence véritablement son envol avec [[Moronobu]], ainsi que [[Sugimura Jihei]], que l'on confondra d'ailleurs avec lui très longtemps<ref>{{harvsp|Howard Hibbett|2001|p=68}}.</ref>. [[Moronobu]], tout particulièrement, a un rôle essentiel puisqu'on le considère généralement comme le fondateur de l'''ukiyo-e'', et, en tout cas, comme celui qui a su fédérer les premiers efforts pour en faire un nouveau genre abouti.


Viennent ensuite d'autres grands artistes, parmi lesquels on doit citer [[Kiyonobu Torii|Kiyonobu]] (1664-1729), qui réalise de nombreux portraits d'acteurs de [[kabuki]] (son père [[Torii Kiyomoto|Kiyomoto]] était lui-même acteur de [[kabuki]]<ref name = Bayou/>).
Viennent ensuite d'autres grands artistes, parmi lesquels on doit citer [[Kiyonobu Torii|Kiyonobu]] (1664-1729), qui réalise de nombreux portraits d'acteurs de [[kabuki]] (son père [[Torii Kiyomoto|Kiyomoto]] était lui-même acteur de [[kabuki]]<ref name = Bayou/>).
Si le genre de l’''ukiyo-e'' s'est alors déjà bien imposé, subsistent encore quelques artistes en dehors de ce style. Le plus important, le plus intéressant surtout, est sans doute [[Hanabusa Itchō]], par sa touche vivante, brillante et originale<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=142}}</ref>.
Si le genre de l’''ukiyo-e'' s'est alors déjà bien imposé, subsistent encore quelques artistes en dehors de ce style. Le plus important, le plus intéressant surtout, est sans doute [[Hanabusa Itchō]], par sa touche vivante, brillante et originale<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=142}}.</ref>.


[[Okumura Masanobu|Masanobu]] (1686-1764), autre grand artiste de cette période, va introduire de nombreuses innovations techniques (treize, dit-on) qui permettront à l’''ukiyo-e'' d'évoluer, telles que la perspective occidentale, le fond micacé, ou les estampes « laquées » pour leur donner du brillant ''[[urushi-e]]''<ref>{{harvsp|James Albert Michener|1983|p=73}}</ref>. On le crédite même de l'idée fondamentale de ne plus apposer les couleurs à la main, mais de les imprimer au moyen de blocs de bois spécifiques, en faisant appel en particulier à deux couleurs complémentaires, le rose et le vert (les ''[[benizuri-e]]'' sont imprimées en rose ''beni'', auquel le vert vient parfois s'ajouter pour produire l'illusion d'un spectre de couleur complet)<ref>{{harvsp|James Albert Michener|1983|p=74}}</ref>. Il aurait aussi, le premier, utilisé de nouveaux formats, ''[[Formats de l'ukiyo-e|ōban]]'' et ''[[Formats de l'ukiyo-e|hashira-e]]''<ref name = Bayou/>. Sur le plan stylistique, il fait d'autre part de nombreux portraits en pied de courtisanes, d'un style malgré tout différent de ceux que font les [[École Kaigetsudō|Kaigetsudō]] sur le même sujet.
[[Okumura Masanobu|Masanobu]] (1686-1764), autre grand artiste de cette période, va introduire de nombreuses innovations techniques (treize, dit-on) qui permettront à l’''ukiyo-e'' d'évoluer, telles que la perspective occidentale, le fond micacé, ou les estampes « laquées » pour leur donner du brillant ''[[urushi-e]]''<ref>{{harvsp|James Albert Michener|1983|p=73}}.</ref>. On le crédite même de l'idée fondamentale de ne plus apposer les couleurs à la main, mais de les imprimer au moyen de blocs de bois spécifiques, en faisant appel en particulier à deux couleurs complémentaires, le rose et le vert (les ''[[benizuri-e]]'' sont imprimées en rose ''beni'', auquel le vert vient parfois s'ajouter pour produire l'illusion d'un spectre de couleur complet)<ref>{{harvsp|James Albert Michener|1983|p=74}}.</ref>. Il aurait aussi, le premier, utilisé de nouveaux formats, ''[[Formats de l'ukiyo-e|ōban]]'' et ''[[Formats de l'ukiyo-e|hashira-e]]''<ref name = Bayou/>. Sur le plan stylistique, il fait d'autre part de nombreux portraits en pied de courtisanes, d'un style malgré tout différent de ceux que font les [[École Kaigetsudō|Kaigetsudō]] sur le même sujet.


L'[[école Kaigetsudō]] et leur maître, [[Kaigetsudō Ando]], ont recours à un style dépouillé et somptueux à la fois, qui se caractérise par la peinture de grands ''[[kakemono]]s'' sur papier, mais aussi sur soie, mettant en scène des femmes hiératiques et mystérieuses. Car les [[École Kaigetsudō|Kaigetsudō]], qui comptent parmi les grands noms de l’''ukiyo-e'', sont d'abord et avant tout des peintres, au point qu'on ne connaît de [[Kaigetsudō Ando]] aucune estampe, mais uniquement des peintures<ref name = Bayou/>. Cependant, les estampes issues de l'atelier des [[École Kaigetsudō|Kaigetsudō]] que l'on connaît comptent au nombre des plus précieuses de l’''ukiyo-e''<ref>{{harvsp|James Albert Michener|1983|p=272}}</ref>.
L'[[école Kaigetsudō]] et leur maître, [[Kaigetsudō Ando]], ont recours à un style dépouillé et somptueux à la fois, qui se caractérise par la peinture de grands ''[[kakemono]]s'' sur papier, mais aussi sur soie, mettant en scène des femmes hiératiques et mystérieuses. Car les [[École Kaigetsudō|Kaigetsudō]], qui comptent parmi les grands noms de l’''ukiyo-e'', sont d'abord et avant tout des peintres, au point qu'on ne connaît de [[Kaigetsudō Ando]] aucune estampe, mais uniquement des peintures<ref name = Bayou/>. Cependant, les estampes issues de l'atelier des [[École Kaigetsudō|Kaigetsudō]] que l'on connaît comptent au nombre des plus précieuses de l’''ukiyo-e''<ref>{{harvsp|James Albert Michener|1983|p=272}}.</ref>.


[[Sukenobu]], peintre de ''[[bijin]]'' (« jolies femmes ») vêtues de somptueux [[kimono]]s, amorce une évolution vers des femmes moins majestueuses, plus menues. Ainsi s'amorce un changement important de l’''ukiyo-e'', puisque [[Sukenobu]] est probablement l'artiste qui a eu la plus grosse influence sur [[Harunobu]]<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=149}}</ref>. Dès cette époque, les « portraits de jolies femmes » (''[[bijin-ga]]'') sont le sujet majeur de l'estampe ''ukiyo-e'', qu'il s'agisse ou non de courtisanes.
[[Sukenobu]], peintre de ''[[bijin]]'' (« jolies femmes ») vêtues de somptueux [[kimono]]s, amorce une évolution vers des femmes moins majestueuses, plus menues. Ainsi s'amorce un changement important de l’''ukiyo-e'', puisque [[Sukenobu]] est probablement l'artiste qui a eu la plus grosse influence sur [[Harunobu]]<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=149}}.</ref>. Dès cette époque, les « portraits de jolies femmes » (''[[bijin-ga]]'') sont le sujet majeur de l'estampe ''ukiyo-e'', qu'il s'agisse ou non de courtisanes.


==== Les « estampes de brocart » (seconde moitié du {{s-|XVIII|e}}) ====
==== Les « estampes de brocart » (seconde moitié du {{s-|XVIII}}) ====
{{Article détaillé|Suzuki Harunobu}}
{{Article détaillé|Suzuki Harunobu}}
[[Fichier:Water Vender(Harunobu).jpg|thumb|[[Harunobu]], ''Petit vendeur d'eau'', estampe ''[[nishiki-e]]'' de format ''[[chūban]]''.]]
[[Fichier:Water Vender(Harunobu).jpg|thumb|[[Harunobu]], ''Petit vendeur d'eau'', estampe ''[[nishiki-e]]'' de format ''[[chūban]]''.]]
Vers la moitié du {{s|XVIII|e}}, [[Suzuki Harunobu|Harunobu]] fournit, à leur demande, des « calendriers estampes » (''[[egoyomi]]'') à ses riches clients. Leur goût des belles choses l'incite à mettre en œuvre les techniques les plus raffinées, débouchant, aux alentours de 1765, sur les ''[[nishiki-e]]'', ou « estampes de brocart »<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=152}}</ref>.
Vers le milieu du {{s|XVIII}}, [[Suzuki Harunobu|Harunobu]] fournit, à leur demande, des « calendriers estampes » (''[[egoyomi]]'') à ses riches clients. Leur goût des belles choses l'incite à mettre en œuvre les techniques les plus raffinées, débouchant, aux alentours de 1765, sur les ''[[nishiki-e]]'', ou « estampes de brocart »<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=152}}.</ref>.
Outre les ''[[bijin-ga]]'', les portraits d'acteurs de [[kabuki]] constituent un sujet majeur, ce théâtre devenant la distraction phare de l'époque. Apparaissent également dans les estampes de [[Suzuki Harunobu|Harunobu]] des scènes de la vie quotidienne.
Outre les ''[[bijin-ga]]'', les portraits d'acteurs de [[kabuki]] constituent un sujet majeur, ce théâtre devenant la distraction phare de l'époque. Apparaissent également dans les estampes de [[Suzuki Harunobu|Harunobu]] des scènes de la vie quotidienne.


[[Isoda Koryusai|Koryusai]], ancien samouraï d'abord formé au style de l'[[école Kanō]]<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=168}}</ref>, continue dans la veine de [[Suzuki Harunobu|Harunobu]], avant d'évoluer peu à peu vers un style plus personnel<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=169-172}}</ref>. De son côté, [[Ippitsusai Bunchō|Bunchō]] réalise lui aussi de fort belles estampes, mais dans un style encore trop proche de celui de [[Suzuki Harunobu|Harunobu]] pour pouvoir être considéré comme novateur. Il est cependant l'un des plus talentueux parmi les héritiers directs de [[Suzuki Harunobu|Harunobu]]<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=169-172-177}}</ref>.
[[Isoda Koryusai|Koryusai]], ancien samouraï d'abord formé au style de l'[[école Kanō]]<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=168}}.</ref>, continue dans la veine de [[Suzuki Harunobu|Harunobu]], avant d'évoluer peu à peu vers un style plus personnel<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=169-172}}.</ref>. De son côté, [[Ippitsusai Bunchō|Bunchō]] réalise lui aussi de fort belles estampes, mais dans un style encore trop proche de celui de [[Suzuki Harunobu|Harunobu]] pour pouvoir être considéré comme novateur. Il est cependant l'un des plus talentueux parmi les héritiers directs de [[Suzuki Harunobu|Harunobu]]<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=169-172-177}}.</ref>.


[[Katsukawa Shunshō|Shunshō]] (1726-1793), lui, sait à la fois prolonger l'œuvre de [[Suzuki Harunobu|Harunobu]], tout en faisant rapidement évoluer de l'''ukiyo-e'' grâce à ses scènes de kabuki et à ses portraits d'acteurs, dans un style bien différent de celui de [[Kiyonobu Torii|Kiyonobu]], qui avait ouvert la voie au début du {{s|XVIII|e}}. Ce style annonce celui de [[Katsukawa Shun'ei|Shun'ei]], et par conséquent, préfigure celui de [[Sharaku]] lui-même<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=186}}</ref>.
[[Katsukawa Shunshō|Shunshō]] (1726-1793), lui, sait à la fois prolonger l'œuvre de [[Suzuki Harunobu|Harunobu]], tout en faisant rapidement évoluer de l'''ukiyo-e'' grâce à ses scènes de kabuki et à ses portraits d'acteurs, dans un style bien différent de celui de [[Kiyonobu Torii|Kiyonobu]], qui avait ouvert la voie au début du {{s|XVIII}}. Ce style annonce celui de [[Katsukawa Shun'ei|Shun'ei]], et par conséquent, préfigure celui de [[Sharaku]] lui-même<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=186}}.</ref>.


==== « L'âge d'or » (1780-1810 environ) ====
==== « L'âge d'or » (1780-1810 environ) ====
{{Article détaillé|Kiyonaga|Utamaro|Sharaku}}
{{Article détaillé|Kiyonaga|Utamaro|Sharaku}}
[[Fichier:Kiyonaga Le neuvième mois (Minami juni ko).JPG|thumb|[[Kiyonaga]], ''Le Neuvième Mois'' (tiré des ''Douze Mois du Sud''). Une courtisane rêveuse contemple la baie de Shinagawa, où la nuit tombe, estampe de format ''[[ōban]]''.]]
[[Fichier:Kiyonaga Le neuvième mois (Minami juni ko).JPG|thumb|[[Kiyonaga]], ''Le Neuvième Mois'' (tiré des ''Douze Mois du Sud''). Une courtisane rêveuse contemple la baie de Shinagawa, où la nuit tombe, estampe de format ''[[ōban]]''.]]
[[Fichier:Toshusai Sharaku- Otani Oniji, 1794.jpg|thumb|[[Toshusai Sharaku]], ''Otani Oniji II'', [[1794]]. L'acteur de [[kabuki]], Otani Oniji II, dans le rôle du cruel homme de main (''yakko'') Edobe.]]
[[Fichier:Toshusai Sharaku- Otani Oniji, 1794.jpg|thumb|[[Toshusai Sharaku]], ''Otani Oniji II'', 1794. L'acteur de [[kabuki]], Otani Oniji II, dans le rôle du cruel homme de main (''yakko'') Edobe.]]


Très vite, dès 1780 environ, l'arrivée de [[Kiyonaga]] marque le début de « l'âge d'or » de l’''ukiyo-e''<ref name="Lane 200">{{harvsp|Richard Lane|1962|p=200}}</ref>, qui se poursuit avec [[Utamaro Kitagawa|Utamaro]] et [[Sharaku]], dont la maturité éclatante, presque baroque parfois<ref name="Lane 220">{{harvsp|Richard Lane|1962|p=220}}</ref>, constitue un [[apogée]], déjà peut-être aussi porteur des premiers signes d'une décadence<ref name="Lane 220"/>.
Très vite, dès 1780 environ, l'arrivée de [[Kiyonaga]] marque le début de « l'âge d'or » de l’''ukiyo-e''<ref name="Lane 200">{{harvsp|Richard Lane|1962|p=200}}.</ref>, qui se poursuit avec [[Utamaro Kitagawa|Utamaro]] et [[Sharaku]], dont la maturité éclatante, presque baroque parfois<ref name="Lane 220">{{harvsp|Richard Lane|1962|p=220}}.</ref>, constitue un [[apogée]], déjà peut-être aussi porteur des premiers signes d'une décadence<ref name="Lane 220"/>.


L'entrée en scène de [[Kiyonaga]] ouvre une période de classicisme épanoui, d'équilibre<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=208}}</ref>, qui voit se multiplier des scènes très vivantes, que peignent aussi [[Utamaro]], ou encore [[Katsukawa Shunchō|Shunchō]]. Elles montrent l'arrivée d'une civilisation des loisirs pour les Japonais les plus fortunés :
L'entrée en scène de [[Kiyonaga]] ouvre une période de classicisme épanoui, d'équilibre<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=208}}.</ref>, qui voit se multiplier des scènes très vivantes, que peignent aussi [[Utamaro]], ou encore [[Katsukawa Shunchō|Shunchō]]. Elles montrent l'arrivée d'une civilisation des loisirs pour les Japonais les plus fortunés :
* Promenades en bateau sur la Sumida (pentaptyque d'[[Chōbunsai Eishi|Eishi]]<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=112}}</ref>, par exemple, ou encore ''Promenade nocturne sur la Sumida'', d'[[Utamaro]]<ref name="delay-108" />) ;
* Promenades en bateau sur la Sumida (pentaptyque d'[[Chōbunsai Eishi|Eishi]]<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=112}}.</ref>, par exemple, ou encore ''Promenade nocturne sur la Sumida'', d'[[Utamaro]]<ref name="delay-108" />) ;
* Embarquement pour une croisière nocturne, avec emport d'un panier-repas préparé par un restaurant ([[Katsukawa Shunshō|Shunchō]])<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=110-111}}</ref> ;
* Embarquement pour une croisière nocturne, avec emport d'un panier-repas préparé par un restaurant ([[Katsukawa Shunshō|Shunchō]])<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=110-111}}.</ref> ;
* Excursions champêtres ;
* Excursions champêtres ;
* Diptyques de [[Kiyonaga]] montrant des groupes de courtisanes avec leurs clients prenant l'air sur la terrasse des maisons vertes, surplombant d'admirables paysages<ref>{{harvsp|Tadashi Kobayashi, Mark A. Harbison|1997|p=85}}</ref>, etc. ;
* Diptyques de [[Kiyonaga]] montrant des groupes de courtisanes avec leurs clients prenant l'air sur la terrasse des maisons vertes, surplombant d'admirables paysages<ref>{{harvsp|Tadashi Kobayashi, Mark A. Harbison|1997|p=85}}.</ref>, etc. ;
* Chasse nocturne aux lucioles ([[Eishōsai Chōki|Chōki]]).
* Chasse nocturne aux lucioles ([[Eishōsai Chōki|Chōki]]).


[[Fichier:Utamaro L'oiran Hanaogi.JPG|thumb|left|''Kira-e'', luxueuse estampe à fond micacé représentant l'''[[oiran]]'' [[Hanaōgi]] ([[Utamaro]], vers 1794).]]
[[Fichier:Utamaro L'oiran Hanaogi.JPG|thumb|left|''Kira-e'', luxueuse estampe à fond micacé représentant l'''[[oiran]]'' [[Hanaōgi]] ([[Utamaro]], vers 1794).]]
[[Torii Kiyonaga|Kiyonaga]] innove de plusieurs points de vue : tout d'abord, il délaisse le petit format ''[[chuban]]'', favori de [[Suzuki Harunobu|Harunobu]]<ref>{{harvsp|Tadashi Kobayashi, Mark A. Harbison|1997|p=82-83}}</ref>, au profit du grand format ''[[ōban]]'', conduisant à des estampes d'un aspect moins intimiste. Plus encore, il introduit de grandes compositions assemblant plusieurs feuilles de format ''ōban'', pour créer des diptyques et même des triptyques<ref name="Kobayashi 86">{{harvsp|Tadashi Kobayashi, Mark A. Harbison|1997|p=86}}</ref> ; l'idée sera reprise plus tard par [[Utamaro]], ainsi que par [[Hiroshige]]. Ces formats plus importants permettent à [[Torii Kiyonaga|Kiyonaga]] d'y faire évoluer ces grandes femmes sveltes, souvent en groupe, si caractéristiques de son style<ref name="Kobayashi 86"/>.
[[Torii Kiyonaga|Kiyonaga]] innove de plusieurs points de vue : tout d'abord, il délaisse le petit format ''[[chuban]]'', favori de [[Suzuki Harunobu|Harunobu]]<ref>{{harvsp|Tadashi Kobayashi, Mark A. Harbison|1997|p=82-83}}.</ref>, au profit du grand format ''[[ōban]]'', conduisant à des estampes d'un aspect moins intimiste. Plus encore, il introduit de grandes compositions assemblant plusieurs feuilles de format ''ōban'', pour créer des diptyques et même des triptyques<ref name="Kobayashi 86">{{harvsp|Tadashi Kobayashi, Mark A. Harbison|1997|p=86}}.</ref> ; l'idée sera reprise plus tard par [[Utamaro]], ainsi que par [[Hiroshige]]. Ces formats plus importants permettent à [[Torii Kiyonaga|Kiyonaga]] d'y faire évoluer ces grandes femmes sveltes, souvent en groupe, si caractéristiques de son style<ref name="Kobayashi 86"/>.


[[Utamaro Kitagawa|Utamaro]], de son côté, édite des séries de portraits « en gros plan » de jolies femmes et de courtisanes (''[[okubi-e]]'').
[[Utamaro Kitagawa|Utamaro]], de son côté, édite des séries de portraits « en gros plan » de jolies femmes et de courtisanes (''[[okubi-e]]'').
Dans sa lignée s'inscrivent de nombreux artistes doués, tels que [[Chōbunsai Eishi|Eishi]], issu d'une famille de samouraïs, et ses disciples [[Chōkōsai Eishō|Eisho]], [[Eisui]], ou Eiri. Formé à la peinture classique avant de s'orienter vers l’''ukiyo-e'', [[Chōbunsai Eishi|Eishi]] illustre le genre tant par ses peintures que par ses estampes, qui mettent en scène de minces jeunes femmes d'une grâce patricienne<ref>{{harvsp|James Albert Michener|1983|p=280}}</ref>.
Dans sa lignée s'inscrivent de nombreux artistes doués, tels que [[Chōbunsai Eishi|Eishi]], issu d'une famille de samouraïs, et ses disciples [[Chōkōsai Eishō|Eisho]], [[Eisui]], ou Eiri. Formé à la peinture classique avant de s'orienter vers l’''ukiyo-e'', [[Chōbunsai Eishi|Eishi]] illustre le genre tant par ses peintures que par ses estampes, qui mettent en scène de minces jeunes femmes d'une grâce patricienne<ref>{{harvsp|James Albert Michener|1983|p=280}}.</ref>.


Tant [[Utamaro]] que [[Sharaku]] ont recours à des formes d'estampe élaborées et luxueuses, faisant appel à de spectaculaires fonds micacés (''kira-e''), des fonds enrichis de paillettes métalliques (''kiri'', ou ''akegane'', poudre de laiton, pour imiter l'or, ou de cuivre)<ref name="Printing Effects">{{Lien web|url=http://ana.lcs.mit.edu/~jnc//prints/glossary.html|titre=''Woodblock Print Terms'' (''Vocabulaire de l’''ukiyo-e)|site=ana.lcs.mit.edu|consulté le=26 décembre 2009}}, ''Printing Effects''</ref>, par exemple dans les {{japonais|''Douze Heures des maisons vertes''|青楼十二時|Seirōjyūnitoki}}, d'[[Utamaro]], ainsi qu'à des techniques de gaufrage (''kara-zuri'', ou « impression à vide »), ou encore de lustrage par frottage sans encre du papier placé ''à l'envers'' sur la planche gravée (''shōmen zuri'')<ref name="Printing Effects"/>.
Tant [[Utamaro]] que [[Sharaku]] ont recours à des formes d'estampe élaborées et luxueuses, faisant appel à de spectaculaires fonds micacés (''kira-e''), des fonds enrichis de paillettes métalliques (''kiri'', ou ''akegane'', poudre de laiton, pour imiter l'or, ou de cuivre)<ref name="Printing Effects">{{Lien web|url=http://ana.lcs.mit.edu/~jnc//prints/glossary.html|titre=''Woodblock Print Terms'' (''Vocabulaire de l’''ukiyo-e)|site=ana.lcs.mit.edu|consulté le=26 décembre 2009}}, ''Printing Effects''</ref>, par exemple dans les {{japonais|''Douze Heures des maisons vertes''|青楼十二時|Seirōjyūnitoki}}, d'[[Utamaro]], ainsi qu'à des techniques de gaufrage (''kara-zuri'', ou « impression à vide »), ou encore de lustrage par frottage sans encre du papier placé ''à l'envers'' sur la planche gravée (''shōmen zuri'')<ref name="Printing Effects"/>.


Dans le domaine de la représentation d'acteurs de kabuki, le sommet de l'''ukiyo-e'' sera atteint avec [[Sharaku]]. Mais déjà, le caractère spectaculaire et excessif de ces estampes montre qu'il sera difficile d'aller plus loin<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=192}}</ref>.
Dans le domaine de la représentation d'acteurs de kabuki, le sommet de l'''ukiyo-e'' sera atteint avec [[Sharaku]]. Mais déjà, le caractère spectaculaire et excessif de ces estampes montre qu'il sera difficile d'aller plus loin<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=192}}.</ref>.


==== De nouveaux thèmes (1810 à 1868 environ) ====
==== De nouveaux thèmes (1810 à 1868 environ) ====
{{Article détaillé|Hiroshige|Hokusai}}
{{Article détaillé|Hiroshige|Hokusai}}
[[Fichier:The Great Wave off Kanagawa.jpg|thumb|left|upright=1.2|[[Katsushika Hokusai|Hokusai]], ''[[La Grande Vague de Kanagawa]]'', estampe de format ''ōban'' (ca. 1830).]]
[[Fichier:The Great Wave off Kanagawa.jpg|thumb|left|upright=1.2|[[Katsushika Hokusai|Hokusai]], ''[[La Grande Vague de Kanagawa]]'', estampe de format ''ōban'' (ca. 1830).]]
[[Hokusai]], et [[Hiroshige]] sont les artistes dominants de l’époque. À la suite de l’étude de l’art européen, la [[Perspective (représentation)|perspective]] fait son apparition, [[Utagawa Toyoharu|Toyoharu]] s'attachant dès 1750 à en comprendre les principes, avant de les appliquer à l'estampe japonaise<ref name="Delay 173"/>. D’autres idées se voient également reprises et assimilées et la représentation des paysages du Japon devient un sujet majeur.
[[Hokusai]], et [[Hiroshige]] sont les artistes dominants de l’époque<ref name=":0">{{Ouvrage|langue=Français|auteur1=Nelly Delay et Dominique Ruspoli|titre=Hiroshige, Invitation au voyage|passage=58-62|lieu=Paris|éditeur=À Propos|pages totales=64|isbn=9782915398090}}.</ref>. À la suite de l’étude de l’art européen, la [[Perspective (représentation)|perspective]] fait son apparition, [[Utagawa Toyoharu|Toyoharu]] s'attachant dès 1750 à en comprendre les principes, avant de les appliquer à l'estampe japonaise<ref name="Delay 173"/>. D’autres idées se voient également reprises et assimilées et la représentation des paysages du Japon devient un sujet majeur.


Les œuvres de [[Hokusai|Katsushika Hokusai]] représentent surtout la nature et des paysages. Ses {{japonais|''[[Trente-six vues du mont Fuji]]''|富嶽三十六景|Fugaku sanjurokkei}} sont publiées à partir d’environ [[1831]].
Les œuvres de [[Hokusai|Katsushika Hokusai]] représentent surtout la nature et des paysages. Ses {{japonais|''[[Trente-six vues du mont Fuji]]''|富嶽三十六景|Fugaku sanjurokkei}} sont publiées à partir d’environ 1831.


La représentation de la vie quotidienne, croquée sur le vif, prend aussi une grande importance, comme en témoignent les carnets des ''[[Hokusai Manga]]'' où fleurissent les petites scènes en tous genres (acrobates et contorsionnistes, scènes de bain, petits métiers, animaux divers, etc.).
La représentation de la vie quotidienne, croquée sur le vif, prend aussi une grande importance, comme en témoignent les carnets des ''[[Hokusai Manga]]'' où fleurissent les petites scènes en tous genres (acrobates et contorsionnistes, scènes de bain, petits métiers, animaux divers, etc.).


De son côté, [[Ando Hiroshige|Hiroshige]] multiplie lui aussi les croquis pris sur le vif dans ses carnets d'esquisses, où il fige les instants et les lieux dont la contemplation l'inspire particulièrement : on voit ainsi de petits personnages s'activer dans des paysages enchanteurs, souvent le long des rives d'un fleuve<ref>Hiroshige : ''Carnets d'esquisses'', Éditions Phébus, Paris, 2001. Dépôt légal : octobre 2001 {{ISBN|2-85940-768-5}}</ref>.
De son côté, [[Ando Hiroshige|Hiroshige]] multiplie lui aussi les croquis pris sur le vif dans ses carnets d'esquisses, où il fige les instants et les lieux dont la contemplation l'inspire particulièrement : on voit ainsi de petits personnages s'activer dans des paysages enchanteurs, souvent le long des rives d'un fleuve<ref>Hiroshige : ''Carnets d'esquisses'', Éditions Phébus, Paris, 2001. Dépôt légal : {{date-|octobre 2001}} {{ISBN|2-85940-768-5}}.</ref>.


[[Fichier:Hiroshige Man on horseback crossing a bridge.jpg|thumb|upright=1.2|Hiroshige, scène de [[69 stations du Kiso Kaido|la route du Kisokaido]], près du village de Nagakubo, estampe ''[[ōban]]''.]]
[[Fichier:Hiroshige Man on horseback crossing a bridge.jpg|thumb|upright=1.2|Hiroshige, scène de [[69 stations du Kiso Kaido|la route du Kisokaido]], près du village de Nagakubo, estampe ''[[ōban]]''.]]


Lui et quelques autres créent de nombreuses estampes dont les motifs sont inspirés par la nature. [[Ando Hiroshige|Hiroshige]], surtout, devient véritablement le chantre des paysages japonais, avec en particulier ses différentes « routes du [[Tōkaidō]] », hymne aux plus belles vues de la campagne sur la route reliant Tokyo et Kyoto<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=276}}</ref>.
Lui et quelques autres créent de nombreuses estampes dont les motifs sont inspirés par la nature. [[Ando Hiroshige|Hiroshige]], surtout, devient véritablement le chantre des paysages japonais<ref>{{Ouvrage|langue=français|auteur1=Nelly Delay et Dominique Ruspoli|titre=Hiroshige, Invitation au voyage|lieu=Paris|éditeur=éditions A Propos|pages totales=64|isbn=9782915398090}}.</ref>, avec en particulier ses différentes « routes du [[Tōkaidō]] », hymne aux plus belles vues de la campagne sur la route reliant Tokyo et Kyoto<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=276}}.</ref>.


En [[1842]], dans le cadre de la [[réforme Tenpo]], les images représentant des courtisanes, des [[geisha]]s ou des acteurs (par exemple : ''onnagata'') sont interdites<ref>{{Ouvrage|auteur=Gary P. Leupp|titre=Male Colors: The Construction of Homosexuality in Tokugawa Japan|url=https://books.google.fr/books?id=kwsrhCLXSNwC&pg=PA249&dq=tenpo+forbidden+geisha+OR+oiran+OR+courtesan+OR+onnagata&lr=&as_drrb_is=q&as_minm_is=0&as_miny_is=&as_maxm_is=0&as_maxy_is=&as_brr=3&cd=6#v=onepage&q=tenpo%20forbidden%20geisha%20OR%20oiran%20OR%20courtesan%20OR%20onnagata&f=false|éditeur=University of California Press|année=1997}}, {{p.|249}}</ref>. Ces thèmes renouent néanmoins avec le succès dès qu’ils sont de nouveau autorisés.
En 1842, dans le cadre de la [[réforme Tenpo]], les images représentant des courtisanes, des [[geisha]]s ou des acteurs (par exemple : ''onnagata'') sont interdites<ref>{{Bibliographie|Q123728260|page=249}}.</ref>. Ces thèmes renouent néanmoins avec le succès dès qu’ils sont de nouveau autorisés.


Pendant l’[[ère Kaei]] (1848-1854), de nombreux navires étrangers arrivent au Japon<ref>{{Ouvrage|auteur=[[Louis Cullen]]|url=https://books.google.fr/books?id=ycY_85OInSoC&pg=PA172&dq=Kaei+ships++merchants+OR+foreign+OR+commerce&lr=&as_drrb_is=q&as_minm_is=0&as_miny_is=&as_maxm_is=0&as_maxy_is=&as_brr=3&cd=5#v=onepage&q=Kaei%20ships%20%20merchants%20OR%20foreign%20OR%20commerce&f=false|titre=A History of Japan 1582-1941: Internal and External Worlds|éditeur=Cambridge University Press|année=2003}}, {{p.|172}}</ref>. Les ''ukiyo-e'' de l’époque reflètent les changements culturels.
Pendant l’[[ère Kaei]] (1848-1854), de nombreux navires étrangers arrivent au Japon<ref>{{Ouvrage|auteur=[[Louis Cullen]]|url=https://books.google.fr/books?id=ycY_85OInSoC&pg=PA172&dq=Kaei+ships++merchants+OR+foreign+OR+commerce&lr=&as_drrb_is=q&as_minm_is=0&as_miny_is=&as_maxm_is=0&as_maxy_is=&as_brr=3&cd=5#v=onepage&q=Kaei%20ships%20%20merchants%20OR%20foreign%20OR%20commerce&f=false|titre=A History of Japan 1582-1941: Internal and External Worlds|éditeur=Cambridge University Press|année=2003}}, {{p.|172}}.</ref>. Les ''ukiyo-e'' de l’époque reflètent les changements culturels.


=== Ouverture du Japon et déclin de l’''ukiyo-e'' ===
=== Ouverture du Japon et déclin de l’''ukiyo-e'' ===
[[Fichier:Yoshitoshi-Lin Chong.jpg|thumb|left|upright=0.6|[[Yoshitoshi]], Lin Chong s'éloignant du bord de l'eau (diptyque vertical).]]
[[Fichier:Yoshitoshi-Lin Chong.jpg|thumb|left|upright=0.6|[[Yoshitoshi]], Lin Chong s'éloignant du bord de l'eau (diptyque vertical).]]
À la suite de la [[restauration Meiji]] en [[1868]], le Japon s'ouvre aux importations de l’Occident, notamment la [[photographie]] et les techniques d’[[imprimerie]]. Les couleurs naturelles issues de plantes utilisées dans les ''ukiyo-e'' sont remplacées par des teintes chimiques [[aniline|à l'aniline]] importées d’Allemagne.
À la suite de la [[restauration Meiji]] en 1868, le Japon s'ouvre aux importations de l’Occident, notamment la [[photographie]] et les techniques d’[[imprimerie]]. Les couleurs naturelles issues de plantes utilisées dans les ''ukiyo-e'' sont remplacées par des teintes chimiques [[aniline|à l'aniline]] importées d’Allemagne.


La figure dominante de l'estampe japonaise pendant l'[[ère Meiji]] est sans doute [[Yoshitoshi]], élève de [[Kuniyoshi]], et considéré par beaucoup comme le dernier grand artiste d'estampe ''ukiyo-e''<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=275}}</ref>. Son style bien reconnaissable, à la fois fin, précis et empreint d'une atmosphère fantastique, n'est pas indigne de ses grands prédécesseurs. Ses estampes recourent pour leur impression à des techniques raffinées telles que le ''shōmen zuri'' (impression à l'envers, à sec), qui produit un effet de lustrage du papier et permet par exemple d'imiter la texture de la soie<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=279}}</ref>.
La figure dominante de l'estampe japonaise pendant l'[[ère Meiji]] est sans doute [[Yoshitoshi]], élève de [[Kuniyoshi]], et considéré par beaucoup comme le dernier grand artiste d'estampe ''ukiyo-e''<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=275}}.</ref>. Son style bien reconnaissable, à la fois fin, précis et empreint d'une atmosphère fantastique, n'est pas indigne de ses grands prédécesseurs. Ses estampes recourent pour leur impression à des techniques raffinées telles que le ''shōmen zuri'' (impression à l'envers, à sec), qui produit un effet de lustrage du papier et permet par exemple d'imiter la texture de la soie<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=279}}.</ref>.


Au {{XXe siècle}}, durant les [[période Taishō|périodes Taishō]] et [[Ère Shōwa (1926-1989)|Shōwa]], l’''ukiyo-e'' connaît une renaissance sous la forme des mouvements ''[[shin-hanga]]'' et ''[[sōsaku hanga]]''<ref name="Print Classes"/> qui cherchent tous deux à se distinguer de la tradition d’un art commercial de masse. Ironiquement, le courant ''[[shin hanga]]'', littéralement « nouvelles épreuves », est largement encouragé par les exportations vers les États-Unis d’Amérique. S’inspirant de l’impressionnisme européen<ref>[http://www.artelino.com/articles/shin_hanga.asp Présentation du ''shin hanga''] sur artelino.com (consulté le 16 juin 2009)</ref>, les artistes intègrent des éléments occidentaux tels que les jeux de lumière et l’expression de l’humeur personnelle, mais se concentrent sur des thèmes strictement traditionnels. Le principal éditeur est alors [[Watanabe Shozaburo]] à qui l’on attribue la création du mouvement. Parmi les artistes principaux, on peut citer [[Itō Shinsui]]<ref Group="N">En 1952, la « Commission pour la protection des propriétés culturelles » (''Bunkazai hōgō tinkai'') l'a déclaré « porteur de valeurs culturelles intangibles » (''mukei bunkazai''), ce qui est l'équivalent d'alors d'un « Trésor vivant ».</ref> et [[Kawase Hasui]]<ref Group="N">Kawase Hasui fut déclaré « [[Trésor national vivant du Japon|Trésor national vivant]] » en 1956.</ref> qui sont élevés au rang de « [[Trésor national vivant du Japon|Trésors nationaux vivants]] » par le gouvernement japonais.
Au {{XXe siècle}}, durant les [[période Taishō|périodes Taishō]] et [[Ère Shōwa (1926-1989)|Shōwa]], l’''ukiyo-e'' connaît une renaissance sous la forme des mouvements ''[[shin-hanga]]'' et ''[[sōsaku hanga]]''<ref name="Print Classes"/> qui cherchent tous deux à se distinguer de la tradition d’un art commercial de masse. Ironiquement, le courant ''[[shin hanga]]'', littéralement « nouvelles épreuves », est largement encouragé par les exportations vers les États-Unis d’Amérique. S’inspirant de l’impressionnisme européen<ref>[http://www.artelino.com/articles/shin_hanga.asp Présentation du ''shin hanga''] sur artelino.com (consulté le {{date-|16 juin 2009}})</ref>, les artistes intègrent des éléments occidentaux tels que les jeux de lumière et l’expression de l’humeur personnelle, mais se concentrent sur des thèmes strictement traditionnels. Le principal éditeur est alors [[Watanabe Shozaburo]] à qui l’on attribue la création du mouvement. Parmi les artistes principaux, on peut citer [[Itō Shinsui]]<ref Group="N">En 1952, la « Commission pour la protection des propriétés culturelles » (''Bunkazai hōgō tinkai'') l'a déclaré « porteur de valeurs culturelles intangibles » (''mukei bunkazai''), ce qui est l'équivalent d'alors d'un « Trésor vivant ».</ref> et [[Kawase Hasui]]<ref Group="N">Kawase Hasui fut déclaré « [[Trésor national vivant du Japon|Trésor national vivant]] » en 1956.</ref> qui sont élevés au rang de « [[Trésor national vivant du Japon|Trésors nationaux vivants]] » par le gouvernement japonais.


Le mouvement ''[[sōsaku hanga]]'' (littéralement « estampe créative »), moins réputé, adopte une conception occidentale de l’art : l'estampe ne doit pas être le résultat du travail de plusieurs « artisans » (le dessinateur, le graveur, l'imprimeur), mais l'œuvre d'un « artiste » unique, à la fois peintre, graveur et imprimeur, maîtrisant l'ensemble du processus<ref>{{Ouvrage|auteur=James Quandt, Cinematheque Ontario|titre=Kon Ichikawa|url=https://books.google.fr/books?id=3vkVuSGQe-EC&pg=RA2-PA277&dq=%22s%C5%8Dsaku+hanga%22&lr=&cd=11#v=onepage&q=&f=false|éditeur=Indiana University Press|année=2001}}, {{p.|277}}</ref>. Ce mouvement s'oppose donc à l’''ukiyo-e'' traditionnel, où les différentes étapes — le dessin, la gravure, l’impression — sont séparées et exécutées par des personnes différentes et hautement spécialisées, dont l'éditeur est souvent le chef d'orchestre. Le mouvement est établi formellement avec la formation de la Société japonaise d’épreuves créatives en [[1918]] mais connaît cependant un succès commercial moindre que celui du ''shin hanga'' dont les collectionneurs occidentaux préfèrent l’aspect plus traditionnellement japonais. Produisant essentiellement des estampes produites à partir de gravure sur bois (comme pour l’''ukiyo-e'' traditionnel), le ''sōsaku hanga'' s'intéresse peu à peu de plus en plus aux procédés occidentaux que sont la [[lithographie]], l'[[eau-forte]], ou la [[sérigraphie]], à partir de la fin des années 1950<ref>{{harvsp|Helen Merritt, Nanako Yamada|1995|p=1907}}</ref>.
Le mouvement ''[[sōsaku hanga]]'' (littéralement « estampe créative »), moins réputé, adopte une conception occidentale de l’art : l'estampe ne doit pas être le résultat du travail de plusieurs « artisans » (le dessinateur, le graveur, l'imprimeur), mais l'œuvre d'un « artiste » unique, à la fois peintre, graveur et imprimeur, maîtrisant l'ensemble du processus<ref>{{Ouvrage|auteur=James Quandt, Cinematheque Ontario|titre=Kon Ichikawa|url=https://books.google.fr/books?id=3vkVuSGQe-EC&pg=RA2-PA277&dq=%22s%C5%8Dsaku+hanga%22&lr=&cd=11#v=onepage&q=&f=false|éditeur=Indiana University Press|année=2001}}, {{p.|277}}.</ref>. Ce mouvement s'oppose donc à l’''ukiyo-e'' traditionnel, où les différentes étapes — le dessin, la gravure, l’impression — sont séparées et exécutées par des personnes différentes et hautement spécialisées, dont l'éditeur est souvent le chef d'orchestre. Le mouvement est établi formellement avec la formation de la Société japonaise d’épreuves créatives en 1918 mais connaît cependant un succès commercial moindre que celui du ''shin hanga'' dont les collectionneurs occidentaux préfèrent l’aspect plus traditionnellement japonais. Produisant essentiellement des estampes produites à partir de gravure sur bois (comme pour l’''ukiyo-e'' traditionnel), le ''sōsaku hanga'' s'intéresse peu à peu de plus en plus aux procédés occidentaux que sont la [[lithographie]], l'[[eau-forte]], ou la [[sérigraphie]], à partir de la fin des années 1950<ref>{{harvsp|Helen Merritt, Nanako Yamada|1995|p=1907}}.</ref>.


Des ''ukiyo-e'' sont toujours produits au {{XXIe siècle}} et demeurent une forme d’art influente, inspirant notamment les [[manga]]s et les ''[[anime]]''<ref name="Brenner">{{Ouvrage|auteur=Robin E. Brenner|titre=Understanding Manga and Anime|url=https://books.google.fr/books?id=uY8700WJy_gC&pg=PT21&dq=%22ukiyo-e%22+manga+anime&cd=1#v=onepage&q=%22ukiyo-e%22%20manga%20anime&f=false|éditeur=Libraries Unlimited|année=2007|isbn=9781591583325}}, {{p.|1}} à 7</ref>.
Des ''ukiyo-e'' sont toujours produits au {{XXIe siècle}} et demeurent une forme d’art influente, inspirant notamment les [[manga]]s et les ''[[anime]]''<ref name="Brenner">{{Ouvrage|auteur=Robin E. Brenner|titre=Understanding Manga and Anime|url=https://books.google.fr/books?id=uY8700WJy_gC&pg=PT21&dq=%22ukiyo-e%22+manga+anime&cd=1#v=onepage&q=%22ukiyo-e%22%20manga%20anime&f=false|éditeur=Libraries Unlimited|année=2007|isbn=9781591583325}}, {{p.|1}} à 7</ref>.
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* [[Kaigetsudō Anchi]] (actif de 1704 à 1736), son élève, et peut-être son fils
* [[Kaigetsudō Anchi]] (actif de 1704 à 1736), son élève, et peut-être son fils
* [[Kaigetsudō Dohan]] (actif de 1704 à 1716), élève d'Ando
* [[Kaigetsudō Dohan]] (actif de 1704 à 1716), élève d'Ando
* [[Kaigetsudō Doshin]] (actif au début du {{s-|XVIII|e}}), élève d'Ando
* [[Kaigetsudō Doshin]] (actif au début du {{s-|XVIII}}), élève d'Ando
* [[Matsuno Chikanobu]] (actif de 1704 à 1716), au style proche des Kaigetsudo
* [[Matsuno Chikanobu]] (actif de 1704 à 1716), au style proche des Kaigetsudo
* [[Baiōken Eishun]] (actif de 1710 à 1755 environ), au style proche des Kaigetsudo
* [[Baiōken Eishun]] (actif de 1710 à 1755 environ), au style proche des Kaigetsudo
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=== L'âge d'or de l’''ukiyo-e'' : Kiyonaga, Utamaro, Sharaku et les autres ===
=== L'âge d'or de l’''ukiyo-e'' : Kiyonaga, Utamaro, Sharaku et les autres ===
* [[Torii Kiyonaga|Kiyonaga]] (1752-1815), un des plus grands artistes ''ukiyo-e'', novateur tant par le style que par la technique
* [[Torii Kiyonaga|Kiyonaga]] (1752-1815), un des plus grands artistes ''ukiyo-e'', novateur tant par le style que par la technique
* [[Katsukawa Shunchō|Shunchō]] (actif de 1770 à la fin du {{s-|XVIII|e}}), au style proche de celui de Kiyonaga
* [[Katsukawa Shunchō|Shunchō]] (actif de 1770 à la fin du {{s-|XVIII}}), au style proche de celui de Kiyonaga
* [[Kubo Shunman|Shunman]] (1757-1820), dont le style raffiné s'inspire de celui de Kiyonaga
* [[Kubo Shunman|Shunman]] (1757-1820), dont le style raffiné s'inspire de celui de Kiyonaga
* [[Katsukawa Shunzan]] (actif entre 1782 et 1798), au style proche de celui de Kiyonaga
* [[Katsukawa Shunzan]] (actif entre 1782 et 1798), au style proche de celui de Kiyonaga
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* [[Eisui]] (actif entre 1790 et 1823), élève de Eishi, proche d'Utamaro par ses ''okubi-e''
* [[Eisui]] (actif entre 1790 et 1823), élève de Eishi, proche d'Utamaro par ses ''okubi-e''
* [[Utagawa Toyokuni|Toyokuni]] (1769-1825), surtout connu pour ses portraits d'acteurs de kabuki
* [[Utagawa Toyokuni|Toyokuni]] (1769-1825), surtout connu pour ses portraits d'acteurs de kabuki
* [[Eishōsai Chōki|Chōki]] (fin du {{s mini-|XVIII|e}}-début du {{s-|XIX|e}}), un talent original qui évoque un peu le style de Kiyonaga
* [[Eishōsai Chōki|Chōki]] (fin du {{s mini-|XVIII}}-début du {{s-|XIX}}), un talent original qui évoque un peu le style de Kiyonaga


=== Hokusai, Hiroshige et la fin de l’''ukiyo-e'' traditionnel ===
=== Hokusai, Hiroshige et la fin de l’''ukiyo-e'' traditionnel ===
* [[Ryūsai Shigeharu]] (1803-1853)
* [[Ryūsai Shigeharu]] (1803-1853)
* [[Utagawa Toyoharu|Toyoharu]] (1735-1814), dont l'étude de la perspective occidentale ouvre la voie à [[Hiroshige]]
* [[Utagawa Toyoharu|Toyoharu]] (1735-1814), dont l'étude de la perspective occidentale ouvre la voie à [[Hiroshige]]
* [[Katsushika Hokusai|Hokusai]] (1760-1849), l'un des deux grands artistes ''ukiyo-e'' du {{s-|XIX|e}}
* [[Katsushika Hokusai|Hokusai]] (1760-1849), l'un des deux grands artistes ''ukiyo-e'' du {{s-|XIX}}
* [[Hiroshige]] (1797-1858), son rival et son égal
* [[Hiroshige]] (1797-1858), son rival et son égal
* [[Keisai Eisen]] (1790-1848), travaille avec Hiroshige à la série ''[[Les Soixante-neuf Stations du Kiso Kaidō]]''
* [[Keisai Eisen]] (1790-1848), travaille avec Hiroshige à la série ''[[Les Soixante-neuf Stations du Kiso Kaidō]]''
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Il s'agit bien souvent du portrait de [[Oiran|courtisanes]] célèbres nommément identifiées et célébrées pour leur beauté.
Il s'agit bien souvent du portrait de [[Oiran|courtisanes]] célèbres nommément identifiées et célébrées pour leur beauté.


Le ''[[bijin-ga]]'' et la représentation de courtisanes — élément essentiel de la vie sociale de l'ancien Japon<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=17}}</ref> — est sans doute le genre qui a le plus marqué l'estampe japonaise, plus que le kabuki, et plus que la représentation des paysages, qui ne s'est véritablement développée qu'au {{s-|XIX|e}}<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=16}}</ref>. À la beauté de la femme, le ''bijinga'' associe celle de son kimono, dont la splendeur et le raffinement sont indissociables de l'attrait qu'elle exerce<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=27}}</ref>.
Le ''[[bijin-ga]]'' et la représentation de courtisanes — élément essentiel de la vie sociale de l'ancien Japon<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=17}}.</ref> — est sans doute le genre qui a le plus marqué l'estampe japonaise, plus que le kabuki, et plus que la représentation des paysages, qui ne s'est véritablement développée qu'au {{s-|XIX}}<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=16}}.</ref>. À la beauté de la femme, le ''bijinga'' associe celle de son kimono, dont la splendeur et le raffinement sont indissociables de l'attrait qu'elle exerce<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=27}}.</ref>.


Le ''bijinga'' a été le sujet favori de l'estampe japonaise du début à la fin, du {{s-|XVII|e}} au {{s-|XX|e}} sans discontinuer. Tous les grands noms de l’''ukiyo-e'' ou à peu près ont fait des portraits de ''[[bijin]]'', à des degrés divers, même si des artistes comme les [[École Kaigetsudō|Kaigetsudo]], [[Harunobu]], [[Sukenobu]], [[Kiyonaga]], [[Eishi]] et [[Utamaro]] s'y sont particulièrement illustrés.
Le ''bijinga'' a été le sujet favori de l'estampe japonaise du début à la fin, du {{s-|XVII}} au {{s-|XX}} sans discontinuer. Tous les grands noms de l’''ukiyo-e'' ou à peu près ont fait des portraits de ''[[bijin]]'', à des degrés divers, même si des artistes comme les [[École Kaigetsudō|Kaigetsudo]], [[Harunobu]], [[Sukenobu]], [[Kiyonaga]], [[Eishi]] et [[Utamaro]] s'y sont particulièrement illustrés.


=== ''Shunga'' ===
=== ''Shunga'' ===
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{{Article détaillé|Egoyomi|Surimono}}
{{Article détaillé|Egoyomi|Surimono}}
[[Fichier:Pecheur rocher Surimono.jpg|thumb|left|''[[Surimono]]'', par Hokusai.]]
[[Fichier:Pecheur rocher Surimono.jpg|thumb|left|''[[Surimono]]'', par Hokusai.]]
Les ''[[e-goyomi]]'', et plus tard, les ''[[surimono]]'' qui leur succéderont<ref Group="N">Les ''surimono'' ont une fonction plus vaste que les ''e-goyomi'' : comme ceux-ci, ils peuvent servir de calendriers indiquant les mois longs, mais on en utilisent aussi comme cartes de circonstance (Nouvel An, fêtes, anniversaires, etc.), ainsi que pour joindre un poème à une image.</ref>, sont de luxueuses estampes de petit format faisant l'objet d'une commande privée de la part de riches particuliers. L'aisance des commanditaires permet de mettre en œuvre les techniques les plus coûteuses, ce qui conduit [[Harunobu]] à mettre au point et à populariser les « estampes de brocart », les ''[[nishiki-e]]'', à partir des ''e-goyomi'' dont il est le plus grand artiste. Les premières estampes ''nishiki-e'' seront d'ailleurs publiées en réutilisant simplement les planches d’''e-goyomi'' dont on a seulement retiré le nom du commanditaire et les chiffres correspondant aux mois longs<ref>{{harvsp|Tadashi Kobayashi, Mark A. Harbison|1997|p=82}}</ref>.
Les ''[[e-goyomi]]'', et plus tard, les ''[[surimono]]'' qui leur succéderont<ref Group="N">Les ''surimono'' ont une fonction plus vaste que les ''e-goyomi'' : comme ceux-ci, ils peuvent servir de calendriers indiquant les mois longs, mais on en utilisent aussi comme cartes de circonstance (Nouvel An, fêtes, anniversaires, etc.), ainsi que pour joindre un poème à une image.</ref>, sont de luxueuses estampes de petit format faisant l'objet d'une commande privée de la part de riches particuliers. L'aisance des commanditaires permet de mettre en œuvre les techniques les plus coûteuses, ce qui conduit [[Harunobu]] à mettre au point et à populariser les « estampes de brocart », les ''[[nishiki-e]]'', à partir des ''e-goyomi'' dont il est le plus grand artiste. Les premières estampes ''nishiki-e'' seront d'ailleurs publiées en réutilisant simplement les planches d’''e-goyomi'' dont on a seulement retiré le nom du commanditaire et les chiffres correspondant aux mois longs<ref>{{harvsp|Tadashi Kobayashi, Mark A. Harbison|1997|p=82}}.</ref>.


[[Fichier:Harunobu Kanzan et Jittoku.JPG|thumb|''[[Egoyomi]]'' de [[Harunobu]], sous la forme d'une ''[[mitate]]'' montrant les moines chinois [[Kanzan]] et Jittoku sous les traits d'un jeune couple.]]
[[Fichier:Harunobu Kanzan et Jittoku.JPG|thumb|''[[Egoyomi]]'' de [[Harunobu]], sous la forme d'une ''[[mitate]]'' montrant les moines chinois [[Kanzan]] et Jittoku sous les traits d'un jeune couple.]]
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À leur aspect purement utilitaire se mêlent des jeux de l'esprit : l'artiste doit dissimuler avec adresse les nombres indiquant les mois longs dans la composition de l'estampe. On les cache fréquemment dans les motifs géométriques de l'[[obi]], la large ceinture, ou encore du kimono d'un des personnages féminins. Ensuite, l'artiste intègre également dans la composition des références cachées à la culture classique ou à des légendes extrême-orientales, dissimulées sous des parodies (''[[mitate]]''<ref name="Print Classes"/>) de la légende d'origine. Percer le double sens de ces calendriers constituait ainsi de plaisants défis pour les cercles littéraires<ref name = Bayou/>.
À leur aspect purement utilitaire se mêlent des jeux de l'esprit : l'artiste doit dissimuler avec adresse les nombres indiquant les mois longs dans la composition de l'estampe. On les cache fréquemment dans les motifs géométriques de l'[[obi]], la large ceinture, ou encore du kimono d'un des personnages féminins. Ensuite, l'artiste intègre également dans la composition des références cachées à la culture classique ou à des légendes extrême-orientales, dissimulées sous des parodies (''[[mitate]]''<ref name="Print Classes"/>) de la légende d'origine. Percer le double sens de ces calendriers constituait ainsi de plaisants défis pour les cercles littéraires<ref name = Bayou/>.


Ces parodies, ces ''mitate'', apparaissent fréquemment dans l'estampe japonaise, en dehors même des ''e-goyomi'' : on les retrouve ainsi chez Utamaro avec une parodie du « chariot brisé » (évocation d'un épisode de la lutte opposant [[Michizane]] au clan [[Fujiwara]]), ou encore une parodie des « vassaux fidèles », reprenant l'histoire des 47 ''ronin'' qui, pour l'occasion, sont remplacés par des courtisanes, ou enfin une scène d'« ivresse à trois », où l'on peut découvrir, derrière les trois courtisanes, une parodie des trois sages [[Confucius]], [[Bouddha]] et [[Lao-tseu]]<ref>Notices correspondantes de l'exposition « Estampes japonaises. Images d'un monde éphémère », à la BnF du 18 novembre 2008 au 15 février 2009</ref>
Ces parodies, ces ''mitate'', apparaissent fréquemment dans l'estampe japonaise, en dehors même des ''e-goyomi'' : on les retrouve ainsi chez Utamaro avec une parodie du « chariot brisé » (évocation d'un épisode de la lutte opposant [[Michizane]] au clan [[Fujiwara]]), ou encore une parodie des « vassaux fidèles », reprenant l'histoire des 47 ''ronin'' qui, pour l'occasion, sont remplacés par des courtisanes, ou enfin une scène d'« ivresse à trois », où l'on peut découvrir, derrière les trois courtisanes, une parodie des trois sages [[Confucius]], [[Bouddha]] et [[Lao-tseu]]<ref>Notices correspondantes de l'exposition « Estampes japonaises. Images d'un monde éphémère », à la BnF du {{date-|18 novembre 2008}} au {{date-|15 février 2009}}.</ref>


=== Kabuki et ''yakusha-e'' ===
=== Kabuki et ''yakusha-e'' ===
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Ces « images d'acteurs de kabuki » jouent un peu le rôle des « programmes » de théâtre ou d'opéra que l'on rencontre aujourd'hui, et certains d'entre eux commémorent non seulement un acteur, mais parfois une représentation précise de la pièce dans laquelle il jouait.
Ces « images d'acteurs de kabuki » jouent un peu le rôle des « programmes » de théâtre ou d'opéra que l'on rencontre aujourd'hui, et certains d'entre eux commémorent non seulement un acteur, mais parfois une représentation précise de la pièce dans laquelle il jouait.


Parallèlement aux portraits d'acteurs, les lutteurs de sumo sont également représentés : dès le {{s-|XVII|e}}, [[Moronobu]] illustre des livres sur le sumo, puis, plus tard, [[Ippitsusai Bunchō|Buncho]] et [[Koryusai]] font les premiers portraits de lutteurs.
Parallèlement aux portraits d'acteurs, les lutteurs de sumo sont également représentés : dès le {{s-|XVII}}, [[Moronobu]] illustre des livres sur le sumo, puis, plus tard, [[Ippitsusai Bunchō|Buncho]] et [[Koryusai]] font les premiers portraits de lutteurs.


Enfin, l'école Katsukawa, en particulier avec [[Shunsho]] et [[Shun'ei]], profite de son expérience des portraits d'acteurs de kabuki pour s'investir dans ceux des sumotoris. Plus tard, [[Utamaro]], [[Sharaku]] et [[Hokusai]] s'intéresseront également aux portraits de lutteurs de sumo<ref name="BnF 35"/>.
Enfin, l'école Katsukawa, en particulier avec [[Shunsho]] et [[Shun'ei]], profite de son expérience des portraits d'acteurs de kabuki pour s'investir dans ceux des sumotoris. Plus tard, [[Utamaro]], [[Sharaku]] et [[Hokusai]] s'intéresseront également aux portraits de lutteurs de sumo<ref name="BnF 35"/>.
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=== Faune et flore, « insectes » (''kachō-ga'') ===
=== Faune et flore, « insectes » (''kachō-ga'') ===
[[Fichier:Poenies and butterfly.jpg|thumb|Pivoines et papillons (Hokusai).]]
[[Fichier:Poenies and butterfly.jpg|thumb|Pivoines et papillons (Hokusai).]]
Les maîtres de l'estampe de la fin du {{XVIIIe siècle}}, et surtout du {{s mini-|XIX|e}}, trouvent souvent leur inspiration dans des sujets tirés de l'observation de la nature (''[[kachō-ga]]''<ref name="Print Classes"/>).
Les maîtres de l'estampe de la fin du {{XVIIIe siècle}}, et surtout du {{s mini-|XIX}}, trouvent souvent leur inspiration dans des sujets tirés de l'observation de la nature (''[[kachō-ga]]''<ref name="Print Classes"/>).


C'est le cas d'Utamaro, avec, en particulier, trois œuvres majeures : {{japonais|''Les Insectes choisis''|画本虫撰|Ehon mushi erabi}}, de 1788, le {{japonais|''Livre des oiseaux''|百千鳥狂歌合|Momo chidori kyōka awase}}, de 1791, ainsi que le célèbre livre intitulé {{japonais|''Souvenirs de la marée basse''|潮干のつと|Shiohi no tsuto}}, de 1790 environ, sur les coquillages et les algues abandonnés par la mer<ref>{{harvsp|Louis Aubert|1930|p=137}}</ref>.
C'est le cas d'Utamaro, avec, en particulier, trois œuvres majeures : {{japonais|''Les Insectes choisis''|画本虫撰|Ehon mushi erabi}}, de 1788, le {{japonais|''Livre des oiseaux''|百千鳥狂歌合|Momo chidori kyōka awase}}, de 1791, ainsi que le célèbre livre intitulé {{japonais|''Souvenirs de la marée basse''|潮干のつと|Shiohi no tsuto}}, de 1790 environ, sur les coquillages et les algues abandonnés par la mer<ref>{{harvsp|Louis Aubert|1930|p=137}}.</ref>.
[[Fichier:Hotarugari Mizuno Toshikata.jpg|vignette|239x239px|''Hotaru-gari'' (蛍狩), chasse aux lucioles, par Mizuno Toshikata, 1891]]
Un grand nombre de ces sujets sont regroupés sous le terme général d'« insectes » (ou ''mushi'', 虫, en japonais), qui inclut non seulement les insectes proprement dits, mais aussi les coquillages, les escargots, et autres grenouilles et bestioles des champs.


Un ''mushi'' tout particulier se retrouve dans les estampes appelées ''hotaru-gari'' (蛍狩), les lucioles (''hotaru'', 蛍). Divertissements emblématiques de la période estivale japonaise, la contemplation et la chasse aux lucioles sont pratiquées par toutes les strates de la société japonaise. Plus généralement les ''hotaru-gari'' sont un mélange entre le style des ''bijin-ga'' (美人画) avec ses représentations de belles femmes en pleine chasse aux lucioles et le style de contemplation de la nature.
Un grand nombre de ces sujets sont regroupés sous le terme général d'« insectes », qui inclut non seulement les insectes proprement dits, mais aussi les coquillages, les escargots, et autres grenouilles et bestioles des champs.


Après Utamaro, Hokusai et Hiroshige consacrent tous deux une part importante de leur œuvre à la représentation des fleurs et des « insectes ».
Après Utamaro, Hokusai et Hiroshige consacrent tous deux une part importante de leur œuvre à la représentation des fleurs et des « insectes ».
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{{Article détaillé|Kaidan}}
{{Article détaillé|Kaidan}}
[[Fichier:Kitagawa One Hundred Stories of Demons and Spirits.jpg|thumb|[[Utamaro]] : ''Cent histoires de démons et d'esprits''.]]
[[Fichier:Kitagawa One Hundred Stories of Demons and Spirits.jpg|thumb|[[Utamaro]] : ''Cent histoires de démons et d'esprits''.]]
Le thème du fantastique est très présent dans l'''ukiyo-e''<ref name="Delay 271">{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=271}}</ref> : on le trouve chez [[Utamaro]], ainsi que chez [[Hokusai]], dans plusieurs estampes, mais aussi dans ses carnets de croquis, les ''[[Hokusai Manga]]''. On le rencontre également chez [[Hiroshige]], avec par exemple une réunion nocturne de renards surnaturels, accompagnés de feux follets sous un arbre à Ōji (près du sanctuaire [[shinto]] d'Inari), dans les ''[[Cent Vues d'Edo]]''.
Le thème du fantastique est très présent dans l'''ukiyo-e''<ref name="Delay 271">{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=271}}.</ref> : on le trouve chez [[Utamaro]], ainsi que chez [[Hokusai]], dans plusieurs estampes, mais aussi dans ses carnets de croquis, les ''[[Hokusai Manga]]''. On le rencontre également chez [[Hiroshige]], avec par exemple une réunion nocturne de renards surnaturels, accompagnés de feux follets sous un arbre à Ōji (près du sanctuaire [[shinto]] d'Inari), dans les ''[[Cent Vues d'Edo]]''.


En effet, le fantastique japonais qui apparaît dans l’''ukiyo-e'' s'appuie sur une riche tradition, au point que, selon celle-ci, lors des chaudes journées d'été, il convient de toujours placer une image de fantôme dans le ''[[tokonoma]]'' (la petite alcôve où l'on expose le ''[[kakemono]]''), de façon à éprouver malgré la chaleur ambiante un plaisant frisson glacé<ref name="Delay 271"/>.
En effet, le fantastique japonais qui apparaît dans l’''ukiyo-e'' s'appuie sur une riche tradition, au point que, selon celle-ci, lors des chaudes journées d'été, il convient de toujours placer une image de fantôme dans le ''[[tokonoma]]'' (la petite alcôve où l'on expose le ''[[kakemono]]''), de façon à éprouver malgré la chaleur ambiante un plaisant frisson glacé<ref name="Delay 271"/>.
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[[Fichier:Hokusai Femme noyée.JPG|thumb|left|Lavis à l'encre de Chine, étude de [[Hokusai]], pour un fantôme de femme noyée (vers 1840).]]
[[Fichier:Hokusai Femme noyée.JPG|thumb|left|Lavis à l'encre de Chine, étude de [[Hokusai]], pour un fantôme de femme noyée (vers 1840).]]
[[Lafcadio Hearn]], écrivain écossais, arrive au Japon en 1890, y épouse Koizumi Setsu, la fille d'un samouraï ruiné et prend la nationalité japonaise en 1896<ref>{{Ouvrage|auteur=Jan Dodd, Simon Richmond|titre=Japan: the Rough Guide|url=https://books.google.fr/books?id=-iaiARtuCaIC&pg=RA1-PA588&dq=lafcadio+Hearn+%22Koizumi+Setsu%22+samurai+OR+1890&lr=&as_drrb_is=q&as_minm_is=0&as_miny_is=&as_maxm_is=0&as_maxy_is=&as_brr=3&cd=5#v=onepage&q=lafcadio%20Hearn%20%22Koizumi%20Setsu%22%20samurai%20OR%201890&f=false|éditeur=Rough Guides|année=1999|pages=838|isbn=9781858283401}}, {{p.|588}}</ref> ; il recueille auprès de sa femme un certain nombre des contes fantastiques qui alimentent l'inconscient japonais, pour en tirer en 1904 le livre ''[[Kwaidan ou Histoires et études de choses étranges|Kwaidan]]'' (dont [[Masaki Kobayashi]] tirera plus tard le [[Kwaïdan (film, 1964)|film du même nom]]).
[[Lafcadio Hearn]], écrivain écossais, arrive au Japon en 1890, y épouse Koizumi Setsu, la fille d'un samouraï ruiné et prend la nationalité japonaise en 1896<ref>{{Ouvrage|auteur=Jan Dodd, Simon Richmond|titre=Japan: the Rough Guide|url=https://books.google.fr/books?id=-iaiARtuCaIC&pg=RA1-PA588&dq=lafcadio+Hearn+%22Koizumi+Setsu%22+samurai+OR+1890&lr=&as_drrb_is=q&as_minm_is=0&as_miny_is=&as_maxm_is=0&as_maxy_is=&as_brr=3&cd=5#v=onepage&q=lafcadio%20Hearn%20%22Koizumi%20Setsu%22%20samurai%20OR%201890&f=false|éditeur=Rough Guides|année=1999|pages=838|isbn=9781858283401}}, {{p.|588}}.</ref> ; il recueille auprès de sa femme un certain nombre des contes fantastiques qui alimentent l'inconscient japonais, pour en tirer en 1904 le livre ''[[Kwaidan ou Histoires et études de choses étranges|Kwaidan]]'' (dont [[Masaki Kobayashi]] tirera plus tard le [[Kwaïdan (film, 1964)|film du même nom]]).


Ces histoires de femmes bafouées qui reviennent hanter leur mari après leur mort, leur longue chevelure noire serpentant comme animée d'une vie propre, se retrouvent dans de nombreuses estampes. [[Kuniyoshi]], un peu plus tard, peuple les siennes de créatures et de thèmes fantastiques<ref>Georges Bernier, Rosamond Bernier, ''L'Œil'', {{Nos}} 453-457, 1993, {{p.|99}}</ref>. Enfin, son élève [[Yoshitoshi]], le dernier grand artiste ''ukiyo-e'', multiplie les séries sur des thèmes fantastiques, avec ses ''Cent Histoires de Fantôme du Japon et de la Chine'' (1865-1866), et surtout avec son œuvre la plus connue, ''Cent Aspects de la Lune'' (1885-1892)<ref>[http://www.tanakaya.fr/335%20Yoshitos.htm Tsukioka Yoshitoshi (1839-1892)], sur tanakaya.fr (consulté le 18 novembre 2009)</ref>.
Ces histoires de femmes bafouées qui reviennent hanter leur mari après leur mort, leur longue chevelure noire serpentant comme animée d'une vie propre, se retrouvent dans de nombreuses estampes. [[Kuniyoshi]], un peu plus tard, peuple les siennes de créatures et de thèmes fantastiques<ref>Georges Bernier, Rosamond Bernier, ''L'Œil'', {{Nos}} 453-457, 1993, {{p.|99}}.</ref>. Enfin, son élève [[Yoshitoshi]], le dernier grand artiste ''ukiyo-e'', multiplie les séries sur des thèmes fantastiques, avec ses ''Cent Histoires de Fantôme du Japon et de la Chine'' (1865-1866), et surtout avec son œuvre la plus connue, ''Cent Aspects de la Lune'' (1885-1892)<ref>[http://www.tanakaya.fr/335%20Yoshitos.htm Tsukioka Yoshitoshi (1839-1892)], sur tanakaya.fr (consulté le {{date-|18 novembre 2009}})</ref>.


=== Paysages (''fūkei-ga'') et « vues célèbres » (''meisho-e'') ===
=== Paysages (''fūkei-ga'') et « vues célèbres » (''meisho-e'') ===
{{Article détaillé|Les Cinquante-trois Stations du Tōkaidō|Les Soixante-neuf Stations du Kiso Kaidō|Cent Vues d'Edo|Trente-six vues du mont Fuji|La Grande Vague de Kanagawa}}
{{Article détaillé|Les Cinquante-trois Stations du Tōkaidō|Les Soixante-neuf Stations du Kiso Kaidō|Cent Vues d'Edo|Trente-six vues du mont Fuji|La Grande Vague de Kanagawa}}
[[Fichier:Hiroshige - Evening Shower at Atake and the Great Bridge.jpg|thumb| ''Le Pont Ōhashi et Atake sous une averse soudaine'', estampe d'Hiroshige, tirée des ''[[Cent Vues d'Edo]]'' (1857).]]
[[Fichier:Hiroshige - Evening Shower at Atake and the Great Bridge.jpg|thumb| ''Le Pont Ōhashi et Atake sous une averse soudaine'', estampe d'Hiroshige, tirée des ''[[Cent Vues d'Edo]]'' (1857).]]
Avec l'assimilation progressive de la [[perspective (représentation)|perspective]] de la peinture occidentale par les artistes japonais, à la fin du {{s-|XVIII|e}} d'abord, puis surtout au {{XIXe siècle}}, avec [[Hokusai]] et [[Hiroshige]], l'''ukiyo-e'' se dote de la technique nécessaire à la représentation des vues célèbres du Japon, le ''fūkei-ga''<ref Group="N">L'orientation des estampes peut être yoko-e (orientation « paysage ») ou tate-e (orientation « portrait »). C'est l'orientation tate-e qui est la plus fréquente, sauf dans le format ōban (tout au moins dans le cas des estampes de paysage (fūkei-ga) de Hokusai et de Hiroshige, qui font appel la plupart du temps à des estampes ōban d'orientation yoko-e).</ref> {{'}} <ref>[http://expositions.bnf.fr/japonaises/arret/08.htm L’avènement de l’estampe de paysage au {{s-|XIX}}, BnF].</ref>.
Avec l'assimilation progressive de la [[perspective (représentation)|perspective]] de la peinture occidentale par les artistes japonais, à la fin du {{s-|XVIII}} d'abord, puis surtout au {{XIXe siècle}}, avec [[Hokusai]] et [[Hiroshige]], l'''ukiyo-e'' se dote de la technique nécessaire à la représentation des vues célèbres du Japon, le ''fūkei-ga''<ref Group="N">L'orientation des estampes peut être yoko-e (orientation « paysage ») ou tate-e (orientation « portrait »). C'est l'orientation tate-e qui est la plus fréquente, sauf dans le format ōban (tout au moins dans le cas des estampes de paysage (fūkei-ga) de Hokusai et de Hiroshige, qui font appel la plupart du temps à des estampes ōban d'orientation yoko-e).</ref>{{'}}<ref>[http://expositions.bnf.fr/japonaises/arret/08.htm L’avènement de l’estampe de paysage au {{s-|XIX}}, BnF].</ref>.


Appuyés sur le concept des ''[[meisho-e]]'', l'un et l'autre se lancent alors dans la réalisation de longues séries décrivant les plus beaux sites japonais. Les plus connues de ces séries sont :
Appuyés sur le concept des ''[[meisho-e]]'', l'un et l'autre se lancent alors dans la réalisation de longues séries décrivant les plus beaux sites japonais. Les plus connues de ces séries sont :
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==== Paix civile retrouvée, expansion démographique et économique ====
==== Paix civile retrouvée, expansion démographique et économique ====
[[Fichier:Siege of Hara castle.jpg|thumb|Siège du [[château de Hara]], lors du [[Rébellion de Shimabara|massacre des chrétiens]] de [[Nagasaki]], en 1638.]]
[[Fichier:Shimabara-Battle-Map-c17th-century.png|thumb|Siège du [[château de Hara]], lors du [[Rébellion de Shimabara|massacre des chrétiens]] de [[Nagasaki]], en 1638.]]
Obsédé par le souci d'éviter à son pays les secousses et les guerres civiles que le Japon connaît depuis quarante ans, guerres d'ailleurs précédées par la désagrégation du pouvoir central au cours des siècles précédents, le shogun [[Tokugawa Ieyasu]], le nouveau maître du Japon, s'engage en 1603 dans la longue période d'immobilisme politique et technologique qui caractérise l'[[ère Edo]]. Cet immobilisme délibéré s'accompagne d'une paix enfin retrouvée, d'une prospérité économique remarquable, sur fond de très forte croissance démographique : en 120 ans en effet, soit de 1600 à 1720, la population du Japon fait sans doute beaucoup plus que doubler, passant de 12 à 31 millions d'habitants<ref>[https://books.google.fr/books?id=h-BK2BAjNCkC&pg=PA60&dq=Gokaido+%22major+roads%22&lr=&as_drrb_is=q&as_minm_is=0&as_miny_is=&as_maxm_is=0&as_maxy_is=&as_brr=0 Carl Mosk, ''Japanese Economic Development: Markets, Norms, Structures'', Routledge, 2007] {{ISBN|9780415771580}} {{p.|62}}</ref>.
Obsédé par le souci d'éviter à son pays les secousses et les guerres civiles que le Japon connaît depuis quarante ans, guerres d'ailleurs précédées par la désagrégation du pouvoir central au cours des siècles précédents, le shogun [[Tokugawa Ieyasu]], le nouveau maître du Japon, s'engage en 1603 dans la longue période d'immobilisme politique et technologique qui caractérise l'[[ère Edo]]. Cet immobilisme délibéré s'accompagne d'une paix enfin retrouvée, d'une prospérité économique remarquable, sur fond de très forte croissance démographique : en 120 ans en effet, soit de 1600 à 1720, la population du Japon fait sans doute beaucoup plus que doubler, passant de 12 à 31 millions d'habitants<ref>[https://books.google.fr/books?id=h-BK2BAjNCkC&pg=PA60&dq=Gokaido+%22major+roads%22&lr=&as_drrb_is=q&as_minm_is=0&as_miny_is=&as_maxm_is=0&as_maxy_is=&as_brr=0 Carl Mosk, ''Japanese Economic Development: Markets, Norms, Structures'', Routledge, 2007] {{ISBN|9780415771580}} {{p.|62}}.</ref>.


Cela s'accompagne d'un isolationnisme de plus en plus marqué, jusqu'au point culminant de 1638, après la [[rébellion de Shimabara]] en 1637-1638, au cours de laquelle {{formatnum:37000}} chrétiens japonais révoltés sont massacrés dans la région de [[Nagasaki]]. À partir de cette date, les relations avec le reste du monde cessent presque totalement, Tokugawa Ieyasu prenant quand même la précaution de laisser Nagasaki jouer le rôle de fenêtre ouverte sur l'Occident, par le truchement des commerçants [[hollandais]]<ref name="Reischauer 95">{{harvsp|Edwin O. Reischauer|1973|p=95-118}}</ref>.
Cela s'accompagne d'un isolationnisme de plus en plus marqué, jusqu'au point culminant de 1638, après la [[rébellion de Shimabara]] en 1637-1638, au cours de laquelle {{nombre|37000 chrétiens}} japonais révoltés sont massacrés dans la région de [[Nagasaki]]. À partir de cette date, les relations avec le reste du monde cessent presque totalement, Tokugawa Ieyasu prenant quand même la précaution de laisser Nagasaki jouer le rôle de fenêtre ouverte sur l'Occident, par le truchement des commerçants [[hollandais]]<ref name="Reischauer 95">{{harvsp|Edwin O. Reischauer|1973|p=95-118}}.</ref>.


==== Neutralisation des samouraïs ====
==== Neutralisation des samouraïs ====
Sur le plan intérieur, le problème essentiel est de neutraliser la forte population de samouraïs, devenue inutile à la suite de la pacification du pays. Tokugawa Ieyasu s'appuie pour cela sur le système de la « résidence alternée », le ''[[sankin kotai]]'', qui oblige les daimyos à passer une année sur deux à [[Tokyo|Edo]], en y laissant à demeure leur famille en otage. Cette double résidence a non seulement l'avantage d'offrir un moyen de pression sur les daimyos par la prise d'otages, mais aussi celui de peser lourdement sur leurs finances personnelles, obligés qu'ils sont de se déplacer avec leur suite entre deux résidences dont ils doivent assurer l'entretien<ref>{{harvsp|Edwin O. Reischauer|1973|p=103}}</ref>.
Sur le plan intérieur, le problème essentiel est de neutraliser la forte population de samouraïs, devenue inutile à la suite de la pacification du pays. Tokugawa Ieyasu s'appuie pour cela sur le système de la « résidence alternée », le ''[[sankin kotai]]'', qui oblige les daimyos à passer une année sur deux à [[Tokyo|Edo]], en y laissant à demeure leur famille en otage. Cette double résidence a non seulement l'avantage d'offrir un moyen de pression sur les daimyos par la prise d'otages, mais aussi celui de peser lourdement sur leurs finances personnelles, obligés qu'ils sont de se déplacer avec leur suite entre deux résidences dont ils doivent assurer l'entretien<ref>{{harvsp|Edwin O. Reischauer|1973|p=103}}.</ref>.


En revanche, ce système conduit à la présence constante à [[Tokyo|Edo]] d'une population très importante de samouraïs oisifs. Cette gent turbulente, inoccupée, constitue une bonne partie de la clientèle du quartier des plaisirs d'Edo, le [[Yoshiwara]].
En revanche, ce système conduit à la présence constante à [[Tokyo|Edo]] d'une population très importante de samouraïs oisifs. Cette gent turbulente, inoccupée, constitue une bonne partie de la clientèle du quartier des plaisirs d'Edo, le [[Yoshiwara]].


==== Ascension sociale de la bourgeoisie et des marchands ====
==== Ascension sociale de la bourgeoisie et des marchands ====
[[Fichier:Utamaro La courtisane Shizuka et le sake Yômeishu.JPG|thumb|left|upright=0.7|''La Courtisane Shizuka et le saké Yōmeishu'' : mise en valeur par [[Utamaro]] d'une célèbre marque de saké, en l'associant à une courtisane au sommet de sa gloire (1794).]] Simultanément, les marchands, qui occupaient jusque-là la position la plus basse dans la hiérarchie sociale, s'assurent, dès la fin du {{s-|XVII|e}}, un rôle dominant dans la vie économique. Certains acquièrent une fortune considérable, telle la famille des [[Mitsui]], qui fonde au {{s-|XX|e}} un empire économique, alors que dans le même temps, la caste militaire, daimyos et samouraïs, connaît de graves difficultés financières<ref name="Reischauer 119">{{harvsp|Edwin O. Reischauer|1973|p=119-128}}</ref>.
[[Fichier:Utamaro La courtisane Shizuka et le sake Yômeishu.JPG|thumb|left|upright=0.7|''La Courtisane Shizuka et le saké Yōmeishu'' : mise en valeur par [[Utamaro]] d'une célèbre marque de saké, en l'associant à une courtisane au sommet de sa gloire (1794).]] Simultanément, les marchands, qui occupaient jusque-là la position la plus basse dans la hiérarchie sociale, s'assurent, dès la fin du {{s-|XVII}}, un rôle dominant dans la vie économique. Certains acquièrent une fortune considérable, telle la famille des [[Mitsui]], qui fonde au {{s-|XX}} un empire économique, alors que dans le même temps, la caste militaire, daimyos et samouraïs, connaît de graves difficultés financières<ref name="Reischauer 119">{{harvsp|Edwin O. Reischauer|1973|p=119-128}}.</ref>.


Signe révélateur de cette évolution, certaines estampes peuvent en réalité être considérées comme des annonces publicitaires : ainsi, Utamaro en publie plusieurs séries, telle que la série de neuf intitulée ''Dans le goût des motifs d'Izugura'', réalisée pour promouvoir de grandes enseignes de magasins de textile ([[Matsuzakaya]], [[Daimaru]], [[Matsuya]], etc.), dont le logo apparaît de façon ostensible ; plusieurs de ces magasins existent encore de nos jours<ref>{{harvsp|Sous la direction de Gisèle Lambert et Jocelyn Bouquillard|2008|p=128}}</ref>. De même, il publie une série de six estampes (''Six sélections de courtisanes et de sakés''), où il associe courtisanes célèbres et marques de ''[[saké]]'' fameuse<ref name = Bayou/>.
Signe révélateur de cette évolution, certaines estampes peuvent en réalité être considérées comme des annonces publicitaires : ainsi, Utamaro en publie plusieurs séries, telle que la série de neuf intitulée ''Dans le goût des motifs d'Izugura'', réalisée pour promouvoir de grandes enseignes de magasins de textile ([[Matsuzakaya]], [[Daimaru]], [[Matsuya]], etc.), dont le logo apparaît de façon ostensible ; plusieurs de ces magasins existent encore de nos jours<ref>{{harvsp|Sous la direction de Gisèle Lambert et Jocelyn Bouquillard|2008|p=128}}.</ref>. De même, il publie une série de six estampes (''Six sélections de courtisanes et de sakés''), où il associe courtisanes célèbres et marques de ''[[saké]]'' fameuse<ref name = Bayou/>.


[[Fichier:Utamaro Le Restaurant Shikian.JPG|thumb|upright=1.3|Le fameux et très exclusif restaurant ''Shikian'' (''Quatre Saisons''), au bord de la [[Sumida-gawa|Sumida]] (diptyque de [[Kubo Shunman]], vers 1786).]]
[[Fichier:Utamaro Le Restaurant Shikian.JPG|thumb|upright=1.3|Le fameux et très exclusif restaurant ''Shikian'' (''Quatre Saisons''), au bord de la [[Sumida-gawa|Sumida]] (diptyque de [[Kubo Shunman]], vers 1786).]]
C'est cette bourgeoisie urbaine de marchands qui marque de son empreinte l'évolution de l'art : l'aristocratie militaire appauvrie cesse d'orienter la demande artistique, qui devient d'inspiration populaire sous l'impulsion première des bourgeois, suivis par les samouraïs oisifs qui ne tardent pas à les rejoindre<ref>{{harvsp|Edwin O. Reischauer|1973|p=123}}</ref>. Cette société nouvelle et composite recherche la compagnie des geishas, dîne en charmante compagnie à la terrasse de restaurants raffinés comme le ''Shikian''<ref>{{harvsp|d'après Edmond de Goncourt|2008|p=107}}</ref>, organise des excursions sur la [[Sumida-gawa|Sumida]]<ref name="delay-108" />{{,}}<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=111}}</ref> ou dans la campagne environnante, lit des livres licencieux ou amusants, achète les guides du quartier des plaisirs et les portraits de jolies femmes publiés par [[Tsutaya Juzaburo]]. Cette même clientèle préfère les joyeux spectacles de [[kabuki]] au [[nô]] hiératique, et achète les portraits de ses plus célèbres acteurs, peints par [[Sharaku]].
C'est cette bourgeoisie urbaine de marchands qui marque de son empreinte l'évolution de l'art : l'aristocratie militaire appauvrie cesse d'orienter la demande artistique, qui devient d'inspiration populaire sous l'impulsion première des bourgeois, suivis par les samouraïs oisifs qui ne tardent pas à les rejoindre<ref>{{harvsp|Edwin O. Reischauer|1973|p=123}}.</ref>. Cette société nouvelle et composite recherche la compagnie des geishas, dîne en charmante compagnie à la terrasse de restaurants raffinés comme le ''Shikian''<ref>{{harvsp|d'après Edmond de Goncourt|2008|p=107}}.</ref>, organise des excursions sur la [[Sumida-gawa|Sumida]]<ref name="delay-108" />{{,}}<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=111}}.</ref> ou dans la campagne environnante, lit des livres licencieux ou amusants, achète les guides du quartier des plaisirs et les portraits de jolies femmes publiés par [[Tsutaya Juzaburo]]. Cette même clientèle préfère les joyeux spectacles de [[kabuki]] au [[nô]] hiératique, et achète les portraits de ses plus célèbres acteurs, peints par [[Sharaku]].


L’''ukiyo-e'' est donc un art éminemment populaire. Plus que tout autre, il est imprégné du monde dans lequel baignaient ses artistes. Apprécier l’''ukiyo-e'', c'est donc s'efforcer de connaître et de comprendre les éléments qui composent ce monde, les distractions et les loisirs de la population urbaine aisée qui se développe à cette époque.
L’''ukiyo-e'' est donc un art éminemment populaire. Plus que tout autre, il est imprégné du monde dans lequel baignaient ses artistes. Apprécier l’''ukiyo-e'', c'est donc s'efforcer de connaître et de comprendre les éléments qui composent ce monde, les distractions et les loisirs de la population urbaine aisée qui se développe à cette époque.
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{{Article détaillé|Oiran|Yoshiwara}}
{{Article détaillé|Oiran|Yoshiwara}}
[[Fichier:Toei Uzumasa--2.jpg|thumb|upright=1.3|Le [[Yoshiwara]], vu de l'intérieur]]
[[Fichier:Toei Uzumasa--2.jpg|thumb|upright=1.3|Le [[Yoshiwara]], vu de l'intérieur]]
Le Yoshiwara est un quartier réservé (''kuruwa''), créé à Edo dès 1617<ref>{{harvsp|Sous la direction de Gisèle Lambert et Jocelyn Bouquillard|2008|p=18}}</ref>, fermé d'une enceinte, dont les accès sont alors gardés. Les [[samouraï]]s doivent y laisser leurs armes à l'entrée. Une fois à l'intérieur, la hiérarchie sociale traditionnelle s'efface : un client avec de l'argent est le bienvenu, qu'il soit roturier ou samouraï. Toutes sortes de catégories sociales, hommes d'affaires, samouraïs, dandys, écrivains et peintres s'y côtoient. On se croise dans les « [[L'Almanach des maisons vertes|maisons vertes]] », mais aussi dans les [[Chashitsu|maisons de thé]], les restaurants, les boutiques de luxe ou les établissements de bains<ref>Notice sur les « quartiers réservés », à l'exposition « Estampes japonaises. Images d'un monde éphémère », à la BnF du 18 novembre 2008 au 15 février 2009.</ref>.
Le Yoshiwara est un quartier réservé (''kuruwa''), créé à Edo dès 1617<ref>{{harvsp|Sous la direction de Gisèle Lambert et Jocelyn Bouquillard|2008|p=18}}.</ref>, fermé d'une enceinte, dont les accès sont alors gardés. Les [[samouraï]]s doivent y laisser leurs armes à l'entrée. Une fois à l'intérieur, la hiérarchie sociale traditionnelle s'efface : un client avec de l'argent est le bienvenu, qu'il soit roturier ou samouraï. Toutes sortes de catégories sociales, hommes d'affaires, samouraïs, dandys, écrivains et peintres s'y côtoient. On se croise dans les « [[L'Almanach des maisons vertes|maisons vertes]] », mais aussi dans les [[Chashitsu|maisons de thé]], les restaurants, les boutiques de luxe ou les établissements de bains<ref>Notice sur les « quartiers réservés », à l'exposition « Estampes japonaises. Images d'un monde éphémère », à la BnF du {{date-|18 novembre 2008}} au {{date-|15 février 2009}}.</ref>.


Si, à l'intérieur des quartiers réservés, la hiérarchie extérieure n'a plus cours, une autre hiérarchie se dessine, avec ses rituels et son étiquette. Par exemple, les courtisanes sont divisées en plusieurs échelons, jusqu'à huit<ref name="bayou-36" />.
Si, à l'intérieur des quartiers réservés, la hiérarchie extérieure n'a plus cours, une autre hiérarchie se dessine, avec ses rituels et son étiquette. Par exemple, les courtisanes sont divisées en plusieurs échelons, jusqu'à huit<ref name="bayou-36" />.
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Les peintres de l'''ukiyo-e'' sont en même temps les peintres du Yoshiwara. Ils en assurent dans les faits la promotion par la vente, pour des sommes modiques, du portrait des plus célèbres [[Oiran|courtisanes]] du moment.
Les peintres de l'''ukiyo-e'' sont en même temps les peintres du Yoshiwara. Ils en assurent dans les faits la promotion par la vente, pour des sommes modiques, du portrait des plus célèbres [[Oiran|courtisanes]] du moment.


La notoriété et le rôle des plus grandes courtisanes sont à cette époque souvent fondés sur bien autre chose que l'aspect purement sexuel : les talents musicaux, l'esprit de repartie, la culture des ''[[oiran#La formation des tayū|tayu]]'' (l'élite des courtisanes) et des ''oiran'' les distinguent des simples prostituées.
La notoriété et le rôle des plus grandes courtisanes sont à cette époque souvent fondés sur bien autre chose que l'aspect purement sexuel : les talents musicaux, l'esprit de repartie, la culture des ''[[tayu]]'' (l'élite des courtisanes) et des ''oiran'' les distinguent des simples prostituées.


D'autre part, les ''tayu'' et les ''oiran'', vêtues de leurs vêtements complexes et chatoyants, et chaussées de leurs hautes ''[[Geta (chausses)|geta]]'', contribuent à déterminer la nouvelle mode au cours de leur grande parade<ref>Interview de Hélène Bayou, conservatrice au musée Guimet (visible en annexe 2 du DVD ''Cinq femmes autour d'Utamaro'')</ref>, l'''[[Oiran#Parade des courtisanes (Oiran Dōchū)|oiran dōchū]]''.
D'autre part, les ''tayu'' et les ''oiran'', vêtues de leurs vêtements complexes et chatoyants, et chaussées de leurs hautes ''[[Geta (chausses)|geta]]'', contribuent à déterminer la nouvelle mode au cours de leur grande parade<ref>Interview de Hélène Bayou, conservatrice au musée Guimet (visible en annexe 2 du DVD ''Cinq femmes autour d'Utamaro'')</ref>, l'''[[Oiran#Parade des courtisanes (Oiran dōchū)|oiran dōchū]]''.


=== Le monde du théâtre ===
=== Le monde du théâtre ===
[[Fichier:Okuni with cross dressed as a samurai.jpg|thumb|Portrait de [[Okuni|Izumo no Okuni]], fondatrice du kabuki, habillée en [[samouraï]] chrétien.]]
[[Fichier:Okuni with cross dressed as a samurai.jpg|thumb|Portrait de [[Okuni|Izumo no Okuni]], fondatrice du kabuki, habillée en [[samouraï]] chrétien.]]
{{Article détaillé|Kabuki}}
{{Article détaillé|Kabuki}}
Fondé selon la tradition en 1603, à l'orée de l'ère Edo, par [[Okuni|Izumo no Okuni]]<ref name="Ogita">[http://www.kansai.gr.jp/culture_e/geinou/rekishi/kabuki/main.html Texte d'Ogita Kiyoshi sur l'histoire du kabuki]</ref>, une ancienne [[miko (shintoïsme)|« gardienne de sanctuaire » shinto]] devenue danseuse<ref name="Cavaye 26">{{Ouvrage|auteur=Ronald Cavaye, Paul Griffith, Akihiko Senda|titre=A Guide to the Japanese Stage: From Traditional to Cutting Edge|url=https://books.google.fr/books?id=j0ITJR5Lq5wC&pg=PA26&dq=wakashu+%22yujo+kabuki%22&lr=&as_drrb_is=q&as_minm_is=0&as_miny_is=&as_maxm_is=0&as_maxy_is=&as_brr=3&cd=2#v=onepage&q=wakashu%20%22yujo%20kabuki%22&f=false|éditeur=Kodansha International|année=2004}}, {{p.|26}}</ref>, le kabuki est ensuite, dans un premier temps, un art très populaire joué par des prostituées (''yūjo kabuki'')<ref name="Cavaye 26"/>. Alors qu'elles se trouvent confinées dans les quartiers réservés, se développe aussi une forme de kabuki (''wakashu'') joué par des [[éphèbe]]s. Les représentations en sont souvent l'occasion de désordres, ce qui conduit à son interdiction en 1652. Cet art cède alors la place au ''yarō kabuki''<ref>[https://www.persee.fr/doc/dhjap_0000-0000_1995_dic_20_1_955_t1_0086_0000_4 Yarō-kabuki. Dictionnaire historique du Japon. Persée].</ref>, joué uniquement par des hommes adultes, forme de kabuki plus scénique et plus artistique, qui a perduré jusqu'à aujourd'hui<ref name="Cavaye 27">{{Ouvrage|auteur=Ronald Cavaye, Paul Griffith, Akihiko Senda|titre=A Guide to the Japanese Stage: From Traditional to Cutting Edge|url=https://books.google.fr/books?id=j0ITJR5Lq5wC&pg=PA26&dq=wakashu+%22yujo+kabuki%22&lr=&as_drrb_is=q&as_minm_is=0&as_miny_is=&as_maxm_is=0&as_maxy_is=&as_brr=3&cd=2#v=onepage&q=wakashu%20%22yujo%20kabuki%22&f=false|éditeur=Kodansha International|année=2004}}, {{p.|27}}</ref>.
Fondé selon la tradition en 1603, à l'orée de l'ère Edo, par [[Okuni|Izumo no Okuni]]<ref name="Ogita">[http://www.kansai.gr.jp/culture_e/geinou/rekishi/kabuki/main.html Texte d'Ogita Kiyoshi sur l'histoire du kabuki]</ref>, une ancienne [[miko (shintoïsme)|« gardienne de sanctuaire » shinto]] devenue danseuse<ref name="Cavaye 26">{{Ouvrage|auteur=Ronald Cavaye, Paul Griffith, Akihiko Senda|titre=A Guide to the Japanese Stage: From Traditional to Cutting Edge|url=https://books.google.fr/books?id=j0ITJR5Lq5wC&pg=PA26&dq=wakashu+%22yujo+kabuki%22&lr=&as_drrb_is=q&as_minm_is=0&as_miny_is=&as_maxm_is=0&as_maxy_is=&as_brr=3&cd=2#v=onepage&q=wakashu%20%22yujo%20kabuki%22&f=false|éditeur=Kodansha International|année=2004}}, {{p.|26}}.</ref>, le kabuki est ensuite, dans un premier temps, un art très populaire joué par des prostituées (''yūjo kabuki'')<ref name="Cavaye 26"/>. Alors qu'elles se trouvent confinées dans les quartiers réservés, se développe aussi une forme de kabuki (''wakashu'') joué par des [[éphèbe]]s. Les représentations en sont souvent l'occasion de désordres, ce qui conduit à son interdiction en 1652. Cet art cède alors la place au ''yarō kabuki''<ref>[https://www.persee.fr/doc/dhjap_0000-0000_1995_dic_20_1_955_t1_0086_0000_4 Yarō-kabuki. Dictionnaire historique du Japon. Persée].</ref>, joué uniquement par des hommes adultes, forme de kabuki plus scénique et plus artistique, qui a perduré jusqu'à aujourd'hui<ref name="Cavaye 27">{{Ouvrage|auteur=Ronald Cavaye, Paul Griffith, Akihiko Senda|titre=A Guide to the Japanese Stage: From Traditional to Cutting Edge|url=https://books.google.fr/books?id=j0ITJR5Lq5wC&pg=PA26&dq=wakashu+%22yujo+kabuki%22&lr=&as_drrb_is=q&as_minm_is=0&as_miny_is=&as_maxm_is=0&as_maxy_is=&as_brr=3&cd=2#v=onepage&q=wakashu%20%22yujo%20kabuki%22&f=false|éditeur=Kodansha International|année=2004}}, {{p.|27}}.</ref>.


À la différence du [[nô]], qui a recours à des masques pour dépeindre les personnages, le kabuki, lui, montre les acteurs à visage découvert, leur expression étant cependant amplifiée par le maquillage<ref>Notice correspondante de l'exposition « Estampes japonaises. images d'un monde éphémère », à la BnF du 18 novembre 2008 au 15 février 2009</ref> ; les acteurs ont coutume de marquer les moments clés de la représentation par un ''[[Mie (pose)|mie]]'', instants pendant lesquels ils s'immobilisent et figent leur expression, pour que le public puisse en apprécier toute l'intensité, pendant qu'une phrase musicale discordante en souligne l'effet, déchaînant l'enthousiasme des spectateurs<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=146}}</ref>.
À la différence du [[nô]], qui a recours à des masques pour dépeindre les personnages, le kabuki, lui, montre les acteurs à visage découvert, leur expression étant cependant amplifiée par le maquillage<ref>Notice correspondante de l'exposition « Estampes japonaises. images d'un monde éphémère », à la BnF du {{date-|18 novembre 2008}} au {{date-|15 février 2009}}.</ref> ; les acteurs ont coutume de marquer les moments clés de la représentation par un ''[[Mie (pose)|mie]]'', instants pendant lesquels ils s'immobilisent et figent leur expression, pour que le public puisse en apprécier toute l'intensité, pendant qu'une phrase musicale discordante en souligne l'effet, déchaînant l'enthousiasme des spectateurs<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=146}}.</ref>.


Si, à Kyoto, le style ''yatsushi'' raconte souvent l'histoire d'un jeune seigneur tombant follement amoureux d'une prostituée, le public d'Edo va préférer des histoires de héros, dotés de pouvoirs surhumains qu'ils mettent à profit pour punir les méchants<ref name="Ogita"/>. Ce type de pièce sera illustré par Ichikawa Danjuro I, qui appartient à une longue et fameuse lignée d'artistes de kabuki<ref name="Ogita"/>. La pièce épique ''Chushingura'', narrant l'histoire des ''[[47 ronin]]'', les 47 samouraïs « sans maître » vengeant leur maître mort injustement, est également très populaire, et sera mise en scène par Hokusai dans plusieurs estampes<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=259}}</ref>, ou encore, avant lui, sous forme de ''[[mitate]]'' (parodie), par Utamaro<ref>{{harvsp|d'après Edmond de Goncourt|2008|p=122}}</ref>.
Si, à Kyoto, le style ''yatsushi'' raconte souvent l'histoire d'un jeune seigneur tombant follement amoureux d'une prostituée, le public d'Edo va préférer des histoires de héros, dotés de pouvoirs surhumains qu'ils mettent à profit pour punir les méchants<ref name="Ogita"/>. Ce type de pièce sera illustré par Ichikawa Danjuro I, qui appartient à une longue et fameuse lignée d'artistes de kabuki<ref name="Ogita"/>. La pièce épique ''Chushingura'', narrant l'histoire des ''[[47 ronin]]'', les 47 samouraïs « sans maître » vengeant leur maître mort injustement, est également très populaire, et sera mise en scène par Hokusai dans plusieurs estampes<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=259}}.</ref>, ou encore, avant lui, sous forme de ''[[mitate]]'' (parodie), par Utamaro<ref>{{harvsp|d'après Edmond de Goncourt|2008|p=122}}.</ref>.


Le kabuki est d'autre part le cadre d'une crise impliquant le monde de l'''ukiyo-e'', lors du [[scandale Ejima]], qui met fin à la carrière de [[Kaigetsudo Ando]]<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=65}}</ref>.
Le kabuki est d'autre part le cadre d'une crise impliquant le monde de l'''ukiyo-e'', lors du [[scandale Ejima]], qui met fin à la carrière de [[Kaigetsudo Ando]]<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=65}}.</ref>.


Les liens entre l'''ukiyo-e'' et le kabuki sont en effet très étroits : le kabuki devient rapidement l'un des principaux sujets des estampes ''ukiyo-e'' qui en assurent la promotion, par les estampes qui marquent les représentations mémorables (telles que celles qui marquaient la prise de rôle par un nouveau titulaire), ou encore par les affiches publicitaires peintes par des artistes comme [[Kiyonobu]] ou Kiyomasu, dont quelques très rares exemplaires sont parvenus jusqu'à nous<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=149}}</ref>. Car le kabuki est au cœur du monde des plaisirs auxquels se livre la nouvelle bourgeoisie et les samouraïs oisifs et dont l’''ukiyo-e'' est le chantre.
Les liens entre l'''ukiyo-e'' et le kabuki sont en effet très étroits : le kabuki devient rapidement l'un des principaux sujets des estampes ''ukiyo-e'' qui en assurent la promotion, par les estampes qui marquent les représentations mémorables (telles que celles qui marquaient la prise de rôle par un nouveau titulaire), ou encore par les affiches publicitaires peintes par des artistes comme [[Kiyonobu]] ou Kiyomasu, dont quelques très rares exemplaires sont parvenus jusqu'à nous<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=149}}.</ref>. Car le kabuki est au cœur du monde des plaisirs auxquels se livre la nouvelle bourgeoisie et les samouraïs oisifs et dont l’''ukiyo-e'' est le chantre.


=== Le sumo ===
=== Le sumo ===
{{Article détaillé|Sumo}}
{{Article détaillé|Sumo}}
[[Fichier:Kuniyoshi Utagawa, The sumo wrestler.jpg|thumb|upright=0.7|Kuniyoshi, ''Lutteur de sumo'']]
[[Fichier:Kuniyoshi Utagawa, The sumo wrestler.jpg|thumb|upright=0.7|Kuniyoshi, ''Lutteur de sumo'']]
L'histoire du sumo remonte aux temps les plus reculés du Japon, puisque le [[Kojiki]], le ''Récit des temps anciens'', paru en [[712]]<ref>{{harvsp|Tara Magdalinski, Timothy John Lindsay Chandler|2002|p=144}}</ref>, fait mention d'un combat qui se serait déroulé dans les temps légendaires devant l'empereur [[Suinin]]<ref>{{Ouvrage|auteur=Ruth Kirk|titre=Japan: Crossroads of East and West|url=https://books.google.fr/books?id=or8NAAAAQAAJ&pg=PA179&dq=sumo+shinto+ritual+kojiki&lr=&as_brr=3&cd=6#v=onepage&q=sumo%20shinto%20ritual%20kojiki&f=false|éditeur=Taylor & Francis|année=1968}}, {{p.|179}}</ref>.
L'histoire du sumo remonte aux temps les plus reculés du Japon, puisque le [[Kojiki]], le ''Récit des temps anciens'', paru en [[712]]<ref>{{harvsp|Tara Magdalinski, Timothy John Lindsay Chandler|2002|p=144}}.</ref>, fait mention d'un combat qui se serait déroulé dans les temps légendaires devant l'empereur [[Suinin]]<ref>{{Ouvrage|auteur=Ruth Kirk|titre=Japan: Crossroads of East and West|url=https://books.google.fr/books?id=or8NAAAAQAAJ&pg=PA179&dq=sumo+shinto+ritual+kojiki&lr=&as_brr=3&cd=6#v=onepage&q=sumo%20shinto%20ritual%20kojiki&f=false|éditeur=Taylor & Francis|année=1968}}, {{p.|179}}.</ref>.
Le sumo est par ailleurs lourdement chargé de symbolique [[shinto]], et les premiers combats sont peut-être apparus en tant que rituels dédiés aux dieux. Pendant toute la [[Époque de Muromachi|période Muromachi]], et au {{s-|XVI|e}} encore, le sumo continue à exister en tant que manifestation religieuse<ref>{{harvsp|Tara Magdalinski, Timothy John Lindsay Chandler|2002|p=145}}</ref>.
Le sumo est par ailleurs lourdement chargé de symbolique [[shinto]], et les premiers combats sont peut-être apparus en tant que rituels dédiés aux dieux. Pendant toute la [[Époque de Muromachi|période Muromachi]], et au {{s-|XVI}} encore, le sumo continue à exister en tant que manifestation religieuse<ref>{{harvsp|Tara Magdalinski, Timothy John Lindsay Chandler|2002|p=145}}.</ref>.


Puis, au début de l'[[ère Edo]], le sumo prend le caractère d'un spectacle, tenu au seul bénéfice des daimyos et à titre purement privé, car le shogun craint les troubles que ces combats pourraient engendrer et en interdit la tenue publique<ref name="Magdalinski 149">{{harvsp|Tara Magdalinski, Timothy John Lindsay Chandler|2002|p=149}}</ref>.
Puis, au début de l'[[ère Edo]], le sumo prend le caractère d'un spectacle, tenu au seul bénéfice des daimyos et à titre purement privé, car le shogun craint les troubles que ces combats pourraient engendrer et en interdit la tenue publique<ref name="Magdalinski 149">{{harvsp|Tara Magdalinski, Timothy John Lindsay Chandler|2002|p=149}}.</ref>.


Ce n'est qu'en 1684 que ces interdictions sont levées<ref name="Magdalinski 149"/> ; dès lors, le sumo devient un sport de professionnels, très populaire à [[Tokyo|Edo]]. Les lutteurs sponsorisés par les daimyos bénéficient du statut de samouraï<ref name="BnF 35">{{harvsp|Sous la direction de Gisèle Lambert et Jocelyn Bouquillard|2008|p=35}}</ref>.
Ce n'est qu'en 1684 que ces interdictions sont levées<ref name="Magdalinski 149"/> ; dès lors, le sumo devient un sport de professionnels, très populaire à [[Tokyo|Edo]]. Les lutteurs sponsorisés par les daimyos bénéficient du statut de samouraï<ref name="BnF 35">{{harvsp|Sous la direction de Gisèle Lambert et Jocelyn Bouquillard|2008|p=35}}.</ref>.


=== Les « Cinq Routes » et les paysages du Japon ===
=== Les « Cinq Routes » et les paysages du Japon ===
{{Article connexe|Gokaidō|Jippensha Ikku}}
{{Article connexe|Gokaidō|Jippensha Ikku}}
[[Fichier:Tokaido1825.jpg|thumb|left|upright=1.2|La route du Tōkaidō, photographiée par [[Felice Beato]] en [[1865]]]]
[[Fichier:Tokaido1825.jpg|thumb|left|upright=1.2|La route du Tōkaidō, photographiée par [[Felice Beato]] en 1865]]
[[Fichier:Hiroshige nuit de neige à Kambara.JPG|thumb|upright=1.2|Hiroshige, ''Nuit de neige à Kambara'', sur la [[53 stations du Tokaido|route du Tōkaidō]]]]
[[Fichier:Hiroshige nuit de neige à Kambara.JPG|thumb|upright=1.2|Hiroshige, ''Nuit de neige à Kambara'', sur la [[53 stations du Tokaido|route du Tōkaidō]]]]
Parmi les vues célèbres, les ''meisho'', qui inspirent les artistes, les routes du Tōkaidō et du Kiso Kaidō méritent une attention particulière par leur importance dans le monde du Japon de l'[[ère Edo]].
Parmi les vues célèbres, les ''meisho'', qui inspirent les artistes, les routes du Tōkaidō et du Kiso Kaidō méritent une attention particulière par leur importance dans le monde du Japon de l'[[ère Edo]].
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La seconde s'appelle le ''[[Les Soixante-neuf Stations du Kiso Kaidō|Kiso Kaidō]]''. Appelée aussi route du [[Nakasendō]] (c'est son nom officiel), et dotée de 69 « stations », elle relie également Tokyo à Kyōto, mais par un parcours alternatif, passant par le centre de [[Honshū]], d'où son nom, qui signifie « route de la montagne du centre ».
La seconde s'appelle le ''[[Les Soixante-neuf Stations du Kiso Kaidō|Kiso Kaidō]]''. Appelée aussi route du [[Nakasendō]] (c'est son nom officiel), et dotée de 69 « stations », elle relie également Tokyo à Kyōto, mais par un parcours alternatif, passant par le centre de [[Honshū]], d'où son nom, qui signifie « route de la montagne du centre ».


[[Fichier:JP -Gokaido.png|thumb|upright=1.2|Les ''[[Gokaidō]]'', les « Cinq Routes » du shogunat Tokugawa]]
[[Fichier:Gokaido Edo Five Routes Map.png|thumb|upright=1.2|Les ''[[Gokaidō]]'', les « Cinq Routes » du shogunat Tokugawa]]


Ce sont les plus connues des « Cinq Routes » du shogunat Tokugawa. Cela explique pourquoi [[Hiroshige]] a si souvent représenté le ''Tōkaidō'', et pourquoi il a ensuite réalisé une série d'estampes sur le ''Kiso Kaidō'', collaborant pour l'occasion avec [[Keisai Eisen|Eisen]].
Ce sont les plus connues des « Cinq Routes » du shogunat Tokugawa. Cela explique pourquoi [[Hiroshige]] a si souvent représenté le ''Tōkaidō'', et pourquoi il a ensuite réalisé une série d'estampes sur le ''Kiso Kaidō'', collaborant pour l'occasion avec [[Keisai Eisen|Eisen]].
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Mais c'est bien dans le cadre de ''l'ukiyo-e'' que l'estampe japonaise, gravée sur bois, a connu son plein développement. Et, en sens inverse, c'est grâce aux nombreux tirages autorisés par l'estampe que ''l'ukiyo-e'' a pu devenir aussi populaire.
Mais c'est bien dans le cadre de ''l'ukiyo-e'' que l'estampe japonaise, gravée sur bois, a connu son plein développement. Et, en sens inverse, c'est grâce aux nombreux tirages autorisés par l'estampe que ''l'ukiyo-e'' a pu devenir aussi populaire.


Les épreuves d’estampes ''ukiyo-e'' sont produites de la manière suivante<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=296-301}}</ref>{{,}}<ref>[http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:W33SoXkmetkJ:www.gutenberg.org/files/20195/20195-h/20195-h.htm+Japanese+woodcut+print+%22from+right+to+left%22&hl=fr&ct=clnk&cd=11&gl=fr Présentation détaillée] sur gutenberg.org (consulté le 16 juin 2009)</ref>{{,}}<ref>[http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:W33SoXkmetkJ:www.gutenberg.org/files/20195/20195-h/20195-h.htm+Japanese+woodcut+print+%22from+right+to+left%22&hl=fr&ct=clnk&cd=11&gl=fr Autre analyse détaillée du processus] sur gutenberg.org (consulté le 16 juin 2009)</ref> :
Les épreuves d’estampes ''ukiyo-e'' sont produites de la manière suivante<ref name=":0" />{{,}}<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=296-301}}.</ref>{{,}}<ref>[http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:W33SoXkmetkJ:www.gutenberg.org/files/20195/20195-h/20195-h.htm+Japanese+woodcut+print+%22from+right+to+left%22&hl=fr&ct=clnk&cd=11&gl=fr Présentation détaillée] sur gutenberg.org (consulté le {{date-|16 juin 2009}})</ref>{{,}}<ref>[http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:W33SoXkmetkJ:www.gutenberg.org/files/20195/20195-h/20195-h.htm+Japanese+woodcut+print+%22from+right+to+left%22&hl=fr&ct=clnk&cd=11&gl=fr Autre analyse détaillée du processus] sur gutenberg.org (consulté le {{date-|16 juin 2009}})</ref> :
# L’artiste réalise un dessin-maître à l’encre, le ''shita-e'' ;
# L’artiste réalise un dessin-maître à l’encre, le ''shita-e'' ;
# L’artisan graveur colle ce dessin contre une planche de bois (cerisier ou catalpa), puis évide à l'aide de gouges (''marunomi'') les zones où le papier est blanc, créant ainsi le dessin en relief sur la planche, mais détruisant l’œuvre originale au cours de ce processus ;
# L’artisan graveur colle ce dessin contre une planche de bois (cerisier ou catalpa), puis évide à l'aide de gouges (''marunomi'') les zones où le papier est blanc, créant ainsi le dessin en relief sur la planche, mais détruisant l’œuvre originale au cours de ce processus ;
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[[Fichier:Utamaro Naniwaya Okita au poète.JPG|thumb|Portrait de [[Naniwaya Okita]], vers 1796 : du fait de la censure, Utamaro l'identifie ici en l'associant à un poète célèbre, à la place du [[rébus]] qui figurait auparavant en haut à gauche.]]
[[Fichier:Utamaro Naniwaya Okita au poète.JPG|thumb|Portrait de [[Naniwaya Okita]], vers 1796 : du fait de la censure, Utamaro l'identifie ici en l'associant à un poète célèbre, à la place du [[rébus]] qui figurait auparavant en haut à gauche.]]
La connaissance de quelques points de cette fabrication est indispensable pour bien comprendre ce qu'est une « estampe japonaise originale » :
La connaissance de quelques points de cette fabrication est indispensable pour bien comprendre ce qu'est une « estampe japonaise originale » :
* Chaque estampe imprimée à partir des plaques de bois gravées originales est un original, et il n'y a pas d'autre œuvre originale : le dessin préparatoire d'origine (le ''shita-e'', « l'image de dessous »), réalisé par l'artiste lui-même est généralement « totalement détruit » par le processus de gravure de la planche portant les traits de contours<ref name="Images 298"/>. Qui plus est, même lorsque le dessin original est conservé (en général parce que l'artiste a fait graver une autre version du dessin), il est fréquent qu'il ne paraisse pas « terminé », et qu'en particulier, il ne porte aucune couleur ; on trouve aussi des dessins originaux comportant des empiècements de morceaux de papier découpés, puis collés sur les parties à corriger, qui sont les repentirs de l'artiste<ref name="Images 298">{{harvsp|Hélène Bayou|2004|p=298-299}}</ref> ;
* Chaque estampe imprimée à partir des plaques de bois gravées originales est un original, et il n'y a pas d'autre œuvre originale : le dessin préparatoire d'origine (le ''shita-e'', « l'image de dessous »), réalisé par l'artiste lui-même est généralement « totalement détruit » par le processus de gravure de la planche portant les traits de contours<ref name="Images 298"/>. Qui plus est, même lorsque le dessin original est conservé (en général parce que l'artiste a fait graver une autre version du dessin), il est fréquent qu'il ne paraisse pas « terminé », et qu'en particulier, il ne porte aucune couleur ; on trouve aussi des dessins originaux comportant des empiècements de morceaux de papier découpés, puis collés sur les parties à corriger, qui sont les repentirs de l'artiste<ref name="Images 298">{{harvsp|Hélène Bayou|2004|p=298-299}}.</ref> ;
* Ce n'est pas l'artiste lui-même qui grave les plaques de bois originales, mais un graveur très expérimenté<ref group="N">Tout au moins pour la plaque portant les traits de contours, celle qui nécessite le maximum d'habileté.</ref>, qui peut être connu de l'artiste, qui supervise personnellement l'édition en tout état de cause. Toute regravure ultérieure de l'œuvre, effectuée sans la supervision de l'artiste, ne sera donc pas un original, quelle que soit sa qualité d'exécution. En revanche, le succès de certaines estampes (telles que la série du ''[[53 stations du Tōkaidō (Hiroshige)|Tōkaidō]]'' d'Hiroshige) a pu être tel qu'il a nécessité plusieurs regravures voulues par l'artiste<ref>{{harvsp|Gabriele Fahr-Becker|2006|p=172}}</ref>, d'ailleurs pas toujours identiques ;
* Ce n'est pas l'artiste lui-même qui grave les plaques de bois originales, mais un graveur très expérimenté<ref group="N">Tout au moins pour la plaque portant les traits de contours, celle qui nécessite le maximum d'habileté.</ref>, qui peut être connu de l'artiste, qui supervise personnellement l'édition en tout état de cause. Toute regravure ultérieure de l'œuvre, effectuée sans la supervision de l'artiste, ne sera donc pas un original, quelle que soit sa qualité d'exécution. En revanche, le succès de certaines estampes (telles que la série du ''[[53 stations du Tōkaidō (Hiroshige)|Tōkaidō]]'' d'Hiroshige) a pu être tel qu'il a nécessité plusieurs regravures voulues par l'artiste<ref>{{harvsp|Gabriele Fahr-Becker|2006|p=172}}.</ref>, d'ailleurs pas toujours identiques ;
* Ce n'est pas le graveur qui va imprimer les estampes finales, aboutissement du processus, mais des artisans spécialisés, utilisant le ''[[Baren (gravure)|baren]]'' (tampon de bambou servant à frotter le papier sur la planche encrée) et le ''kento'' (pour s'assurer que chaque planche vient exactement s'imprimer à sa place, sans mordre sur les autres) ; l'impression des différentes couleurs se fait dans un ordre précis, pouvant impliquer jusqu'à une dizaine d'impressions successives<ref group="N">Voire nettement plus dans le cas de certaines éditions luxueuses, impliquant un fond micacé, un [[gaufrage]], une impression sans encre (''shomenzuri''), ou des rehauts d'or ou d'argent, un double passage des noirs, etc.</ref>, en commençant par le noir<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=300}}</ref> ;
* Ce n'est pas le graveur qui va imprimer les estampes finales, aboutissement du processus, mais des artisans spécialisés, utilisant le ''[[Baren (gravure)|baren]]'' (tampon de bambou servant à frotter le papier sur la planche encrée) et le ''kento'' (pour s'assurer que chaque planche vient exactement s'imprimer à sa place, sans mordre sur les autres) ; l'impression des différentes couleurs se fait dans un ordre précis, pouvant impliquer jusqu'à une dizaine d'impressions successives<ref group="N">Voire nettement plus dans le cas de certaines éditions luxueuses, impliquant un fond micacé, un [[gaufrage]], une impression sans encre (''shomenzuri''), ou des rehauts d'or ou d'argent, un double passage des noirs, etc.</ref>, en commençant par le noir<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=300}}.</ref> ;
* Il peut exister plusieurs versions originales d'une même estampe ; l'un des exemples les plus connus est un portrait de [[Naniwaya Okita]] tenant une tasse de thé, fait par [[Utamaro]] : la première version comporte un rébus pour transcrire le nom de la belle Okita en dépit de la censure ; lorsque même les rébus furent interdits pour désigner les modèles, Utamaro le remplace par le portrait d'un poète. Sans aller jusqu'à cet exemple extrême, les variantes de l'arrière-plan d'une estampe sont fréquentes<ref group="N">Un exemple célèbre est l'estampe ''Kambara'' d'[[Hiroshige]], où la partie la plus sombre du ciel est placée tantôt en haut (la première version), tantôt en bas. Un autre exemple est le mois de septembre de ''Minami no Juniko'', de [[Kiyonaga]], où le fond est plus foncé, presque noir, dans les tirages tardifs.</ref>.
* Il peut exister plusieurs versions originales d'une même estampe ; l'un des exemples les plus connus est un portrait de [[Naniwaya Okita]] tenant une tasse de thé, fait par [[Utamaro]] : la première version comporte un rébus pour transcrire le nom de la belle Okita en dépit de la censure ; lorsque même les rébus furent interdits pour désigner les modèles, Utamaro le remplace par le portrait d'un poète. Sans aller jusqu'à cet exemple extrême, les variantes de l'arrière-plan d'une estampe sont fréquentes<ref group="N">Un exemple célèbre est l'estampe ''Kambara'' d'[[Hiroshige]], où la partie la plus sombre du ciel est placée tantôt en haut (la première version), tantôt en bas. Un autre exemple est le mois de septembre de ''Minami no Juniko'', de [[Kiyonaga]], où le fond est plus foncé, presque noir, dans les tirages tardifs.</ref>.


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; Selon le format du papier utilisé :
; Selon le format du papier utilisé :
* {{japonais|''[[Formats de l'ukiyo-e#chūban|Chūban]]''|中判||25 à 26 cm × 17 à 19 cm}} ;
* {{japonais|''[[Formats de l'ukiyo-e#Chūban|Chūban]]''|中判||25 à 26 cm × 17 à 19 cm}} ;
* {{japonais|''[[Formats de l'ukiyo-e#ōban|Ōban]]''|大判||37 à {{Dunité|38|25,5|cm}}}} ;
* {{japonais|''[[Formats de l'ukiyo-e#Ōban|Ōban]]''|大判||37 à {{Dunité|38|25,5|cm}}}} ;
* {{japonais|''[[Formats de l'ukiyo-e#hashira-e|Hashira-e]]''|柱絵||70 à 75 cm × 12 à 14,5 cm}} ;
* {{japonais|''[[Formats de l'ukiyo-e#Hashira-e|Hashira-e]]''|柱絵||70 à 75 cm × 12 à 14,5 cm}} ;
* {{japonais|''[[Formats de l'ukiyo-e#hosoban|Hosoban]]''|細判||{{Dunité|33|15|cm}}}} ;
* {{japonais|''[[Formats de l'ukiyo-e#Hosoban|Hosoban]]''|細判||{{Dunité|33|15|cm}}}} ;
* {{japonais|''Nagaban''|長判||approximativement {{Dunité|20|50|cm}}}} ;
* {{japonais|''Nagaban''|長判||approximativement {{Dunité|20|50|cm}}}} ;
* ''Aiban'', approximativement {{unité|34|cm}} × {{unité|22|cm}} ;
* ''Aiban'', approximativement {{unité|34|cm}} × {{unité|22|cm}} ;
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==== Pigments utilisés ====
==== Pigments utilisés ====
Les couleurs utilisées sont nombreuses, faisant appel à des pigments d'origine naturelle (végétale ou minérale), et d'une rare délicatesse de nuance, avant que l'arrivée de colorants chimiques occidentaux ne vienne modifier la donne<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=298}}</ref> :
Les couleurs utilisées sont nombreuses, faisant appel à des pigments d'origine naturelle (végétale ou minérale), et d'une rare délicatesse de nuance, avant que l'arrivée de colorants chimiques occidentaux ne vienne modifier la donne<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=298}}.</ref> :
* ''[[Sumi]]'' : [[encre de Chine]], pour reproduire le dessin lui-même ;
* ''[[Sumi]]'' : [[encre de Chine]], pour reproduire le dessin lui-même ;
* ''Tan'' : rouge d'[[Minium|oxyde de plomb]] ;
* ''Tan'' : rouge d'[[Minium|oxyde de plomb]] ;
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En effet, dès 1739, [[Okumura Masanobu]] entreprend pour la toute première fois l'étude de la perspective utilisée dans les images ''([[uki-e]]'', « image flottante ») venant d'Occident. Il a pour cela le soutien du shogun, du fait de l'intérêt que celui-ci porte aux sciences occidentales.
En effet, dès 1739, [[Okumura Masanobu]] entreprend pour la toute première fois l'étude de la perspective utilisée dans les images ''([[uki-e]]'', « image flottante ») venant d'Occident. Il a pour cela le soutien du shogun, du fait de l'intérêt que celui-ci porte aux sciences occidentales.
[[Fichier:Toyoharu d'après une gravure sur cuivre de Venise.JPG|thumb|upright=1.3|Estampe de [[Utagawa Toyoharu|Toyoharu]] montrant le [[Grand Canal (Venise)|Grand Canal]], à [[Venise]], d'après des gravures sur cuivre représentant les œuvres de [[Francesco Guardi|Guardi]] et de [[Canaletto]]. Vers 1750.]]
[[Fichier:Toyoharu d'après une gravure sur cuivre de Venise.JPG|thumb|upright=1.3|Estampe de [[Utagawa Toyoharu|Toyoharu]] montrant le [[Grand Canal (Venise)|Grand Canal]], à [[Venise]], d'après des gravures sur cuivre représentant les œuvres de [[Francesco Guardi|Guardi]] et de [[Canaletto]]. Vers 1750.]]
Puis, dès 1750 environ, [[Utagawa Toyoharu|Toyoharu]] s'attache à comprendre de façon approfondie les règles de la perspective utilisée dans la peinture occidentale depuis [[Paolo Uccello]]. Il s'essaie tout d'abord à copier librement certaines gravures sur cuivre (reproduisant des œuvres de [[Francesco Guardi|Guardi]] et de [[Canaletto]], par exemple), ce qui conduit à d'étonnantes estampes montrant les [[gondole]]s sur le [[Grand Canal (Venise)|Grand Canal]] à Venise, sur fond d'[[Basilique Santa Maria della Salute de Venise|église de la Salute]]<ref name="Delay 173">{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=172-173}}</ref>.
Puis, dès 1750 environ, [[Utagawa Toyoharu|Toyoharu]] s'attache à comprendre de façon approfondie les règles de la perspective utilisée dans la peinture occidentale depuis [[Paolo Uccello]]. Il s'essaie tout d'abord à copier librement certaines gravures sur cuivre (reproduisant des œuvres de [[Francesco Guardi|Guardi]] et de [[Canaletto]], par exemple), ce qui conduit à d'étonnantes estampes montrant les [[gondole]]s sur le [[Grand Canal (Venise)|Grand Canal]] à Venise, sur fond d'[[Basilique Santa Maria della Salute de Venise|église de la Salute]]<ref name="Delay 173">{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=172-173}}.</ref>.


Il produit ensuite des estampes qui traitent de sujets japonais en faisant appel à une perspective « occidentale » (utilisation de lignes de fuite). Il publie de telles estampes dès les années 1760, avec, par exemple, une vue du quartier du kabuki la nuit publiée en 1770<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=238}}</ref>.
Il produit ensuite des estampes qui traitent de sujets japonais en faisant appel à une perspective « occidentale » (utilisation de lignes de fuite). Il publie de telles estampes dès les années 1760, avec, par exemple, une vue du quartier du kabuki la nuit publiée en 1770<ref>{{harvsp|Richard Lane|1962|p=238}}.</ref>.


Sans l'œuvre de Toyoharu, il est probable que ni l'œuvre de Hiroshige ni celle de Hokusai n'auraient été les mêmes. Plus tard, [[Utagawa Kuniyoshi|Kuniyoshi]] produira aussi quelques estampes influencées fortement par la peinture italienne.
Sans l'œuvre de Toyoharu, il est probable que ni l'œuvre de Hiroshige ni celle de Hokusai n'auraient été les mêmes. Plus tard, [[Utagawa Kuniyoshi|Kuniyoshi]] produira aussi quelques estampes influencées fortement par la peinture italienne.
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==== Premiers contacts et influence sur l'art occidental ====
==== Premiers contacts et influence sur l'art occidental ====
{{Article détaillé|Japonisme}}
{{Article détaillé|Japonisme}}
[[Fichier:1867Delegation.jpg|thumb|upright=1.3|La délégation japonaise à l'[[Exposition universelle de 1867]], à Paris]]
[[Fichier:Japanese Delegation Tokugawa Akitake in Marseille France 1867.png|thumb|upright=1.3|La délégation japonaise à l'[[Exposition universelle de 1867]], à Paris]]


Quelques pionniers, comme [[Isaac Titsingh]] dès 1827, [[Félix Bracquemond]] ou encore [[Théodore Duret]], commencent à faire connaître l’''ukiyo-e'' à certains artistes européens<ref>{{Ouvrage|langue=en|auteur=Louis Frédéric|titre=Japan Encyclopedia|url=https://books.google.fr/books?id=p2QnPijAEmEC&pg=PA1012&dq=%22ukiyo-e%22+insects&lr=&as_brr=3&cd=8#v=onepage&q=%22ukiyo-e%22%20insects&f=false|éditeur=Harvard University Press|année=2005|isbn=9780674017535}}, {{p.|1012}}</ref>.
Quelques pionniers, comme [[Isaac Titsingh]] dès 1827, [[Félix Bracquemond]] ou encore [[Théodore Duret]], commencent à faire connaître l’''ukiyo-e'' à certains artistes européens<ref>{{Ouvrage|langue=en|auteur=Louis Frédéric|titre=Japan Encyclopedia|url=https://books.google.fr/books?id=p2QnPijAEmEC&pg=PA1012&dq=%22ukiyo-e%22+insects&lr=&as_brr=3&cd=8#v=onepage&q=%22ukiyo-e%22%20insects&f=false|éditeur=Harvard University Press|année=2005|isbn=9780674017535}}, {{p.|1012}}.</ref>.
Mais l'Occident ne découvre réellement l'art de l'''ukiyo-e'' et l'art japonais en général qu'assez tardivement, puisque la véritable prise de conscience date de l'[[Exposition universelle de 1867]], tenue à Paris<ref name="Bayou 62"/>. C'est d'ailleurs en France que cette influence sera la plus marquante.
Mais l'Occident ne découvre réellement l'art de l'''ukiyo-e'' et l'art japonais en général qu'assez tardivement, puisque la véritable prise de conscience date de l'[[Exposition universelle de 1867]], tenue à Paris<ref name="Bayou 62"/>. C'est d'ailleurs en France que cette influence sera la plus marquante.


Cette Exposition universelle, à laquelle, pour la première fois, le Japon participe de manière officielle, est suivie de la vente de quelque treize-cents objets<ref name="Bayou 62">{{harvsp|Hélène Bayou|2004|p=62}}</ref>. Dès lors, l'impulsion est donnée, de telles ventes vont se répéter, par exemple en 1878, à l'occasion d'une rétrospective qui met [[Hayashi Tadamasa|Hayashi]] en contact avec les collectionneurs français<ref>{{harvsp|Hélène Bayou|2004|p=62-63}}</ref>.
Cette Exposition universelle, à laquelle, pour la première fois, le Japon participe de manière officielle, est suivie de la vente de quelque treize-cents objets<ref name="Bayou 62">{{harvsp|Hélène Bayou|2004|p=62}}.</ref>. Dès lors, l'impulsion est donnée, de telles ventes vont se répéter, par exemple en 1878, à l'occasion d'une rétrospective qui met [[Hayashi Tadamasa|Hayashi]] en contact avec les collectionneurs français<ref>{{harvsp|Hélène Bayou|2004|p=62-63}}.</ref>.


[[Fichier:Fenollosa.jpg|thumb|upright|Le spécialiste américain de l'art japonais [[Ernest Fenollosa]] a été le premier à terminer une histoire critique complète de l'ukiyo-e.]]
[[Fichier:Fenollosa.jpg|thumb|upright|Le spécialiste américain de l'art japonais [[Ernest Fenollosa]] a été le premier à terminer une histoire critique complète de l'ukiyo-e.]]
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[[Fichier:Hiroshige Van Gogh 2.JPG|thumb|upright=1.3|left|''Le Pont Ōhashi et Atake sous une averse soudaine'', tiré des [[Cent Vues d'Edo]], de [[Hiroshige]], à côté du tableau qu'en a tiré [[Van Gogh]] (à droite).]]
[[Fichier:Hiroshige Van Gogh 2.JPG|thumb|upright=1.3|left|''Le Pont Ōhashi et Atake sous une averse soudaine'', tiré des [[Cent Vues d'Edo]], de [[Hiroshige]], à côté du tableau qu'en a tiré [[Van Gogh]] (à droite).]]
Alors que les ''ukiyo-e'', largement supplantés par la photographie, passent de mode au Japon durant le ''[[bunmei-kaika]]'' (文明開化, le mouvement d’occidentalisation du pays au début de l’ère Meiji), ces images deviennent une source d’inspiration en Europe pour le [[cubisme]] ainsi que pour de nombreux peintres [[impressionnisme|impressionnistes]] parmi lesquels [[Vincent van Gogh|Van Gogh]], [[Claude Monet|Monet]], [[Edgar Degas|Degas]] ou encore [[Gustav Klimt|Klimt]]. Cette influence est appelée le [[japonisme]]<ref>[http://membres.lycos.fr/cherrycell/fjapcol.htm Le japonisme et les artistes influencés par l'art du Japon] sur membres.lycos.fr (consulté le 17 juin 2009)</ref>.
Alors que les ''ukiyo-e'', largement supplantés par la photographie, passent de mode au Japon durant le ''[[bunmei-kaika]]'' (文明開化, le mouvement d’occidentalisation du pays au début de l’ère Meiji), ces images deviennent une source d’inspiration en Europe pour le [[cubisme]] ainsi que pour de nombreux peintres [[impressionnisme|impressionnistes]] parmi lesquels [[Vincent van Gogh|Van Gogh]], [[Claude Monet|Monet]], [[Edgar Degas|Degas]] ou encore [[Gustav Klimt|Klimt]]. Cette influence est appelée le [[japonisme]]<ref>[http://membres.lycos.fr/cherrycell/fjapcol.htm Le japonisme et les artistes influencés par l'art du Japon] sur membres.lycos.fr (consulté le {{date-|17 juin 2009}})</ref>.


==== Collections d'estampes ====
==== Collections d'estampes ====
Dès lors, [[Hayashi Tadamasa|Hayashi]] devient l'un des tous principaux ambassadeurs de l'art japonais en France et en Occident, approvisionnant les collectionneurs en objets d'art importés.
Dès lors, [[Hayashi Tadamasa|Hayashi]] devient l'un des tout principaux ambassadeurs de l'art japonais en France et en Occident, approvisionnant les collectionneurs en objets d'art importés.


Les artistes français de l'époque sont souvent parmi les premiers à apprécier l'art japonais, tels [[Claude Monet]] (qui rassemble une importante collection d'estampes qui est toujours visible), [[Degas]] ou encore les [[Frères Goncourt|Goncourt]].
Les artistes français de l'époque sont souvent parmi les premiers à apprécier l'art japonais, tels [[Claude Monet]] (qui rassemble une importante collection d'estampes qui est toujours visible), [[Degas]] ou encore les [[Frères Goncourt|Goncourt]].


L'engouement pour l'''ukiyo-e'' et l'importance des grandes collections occidentales sont alors tels que les estampes rassemblées à cette époque portent le cachet du collectionneur qui, encore aujourd'hui, en permet la rigoureuse authentification et en augmente la valeur. Parmi les plus grands collectionneurs de cette époque, figurent {{lien|Helen Bigelow Merriman}} (États-Unis), [[Siegfried Bing]] (France), {{lequel|J. Brickmann}} (Allemagne), [[Isaac de Camondo]] (France), {{lien|Charles Lang Freer}} (États-Unis), [[Edmond de Goncourt]] (France), [[Raymond Koechlin]] (France), [[Henri Vever]] (France)… sans oublier Hayashi (Japon), qui, on l'a vu, ne se limite pas à son rôle d'importateur, mais sait aussi se constituer une remarquable collection<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=318}}</ref>{{,}}<ref>[http://membres.lycos.fr/cherrycell/fjapcol.htm Origine des collections japonaises] sur membres.lycos.fr (consulté le 17 juin 2009).</ref>. L'un des plus grands collectionneurs d'estampes, le comte [[Isaac de Camondo]], lègue toute sa collection au [[musée du Louvre]] où, enrichie par d'autres apports, elle constitue la base de ce qui est aujourd'hui la grande collection du [[Musée national des arts asiatiques - Guimet|musée Guimet]] à Paris. Il faut d'ailleurs rendre hommage à M. Migeon, attaché au musée du Louvre à la fin du {{s-|XIX|e}}, qui est dès cette époque un amateur passionné de l’''ukiyo-e'' et n'a de cesse que le Louvre puisse se constituer une grande collection d'estampes grâce aux legs de généreux donateurs tels que Camondo<ref>{{harvsp|Hélène Bayou|2004|p=65}}</ref>.
L'engouement pour l'''ukiyo-e'' et l'importance des grandes collections occidentales sont alors tels que les estampes rassemblées à cette époque portent le cachet du collectionneur qui, encore aujourd'hui, en permet la rigoureuse authentification et en augmente la valeur. Parmi les plus grands collectionneurs de cette époque, figurent {{lien|Helen Bigelow Merriman}} (États-Unis), [[Siegfried Bing]] (France), {{lequel|J. Brickmann}} (Allemagne), [[Isaac de Camondo]] (France), {{lien|Charles Lang Freer}} (États-Unis), [[Edmond de Goncourt]] (France), [[Raymond Koechlin]] (France), [[Henri Vever]] (France)… sans oublier Hayashi (Japon), qui, on l'a vu, ne se limite pas à son rôle d'importateur, mais sait aussi se constituer une remarquable collection<ref>{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=318}}.</ref>{{,}}<ref>[http://membres.lycos.fr/cherrycell/fjapcol.htm Origine des collections japonaises] sur membres.lycos.fr (consulté le {{date-|17 juin 2009}}).</ref>. L'un des plus grands collectionneurs d'estampes, le comte [[Isaac de Camondo]], lègue toute sa collection au [[musée du Louvre]] où, enrichie par d'autres apports, elle constitue la base de ce qui est aujourd'hui la grande collection du [[Musée national des arts asiatiques - Guimet|musée Guimet]] à Paris. Il faut d'ailleurs rendre hommage à M. Migeon, attaché au musée du Louvre à la fin du {{s-|XIX}}, qui est dès cette époque un amateur passionné de l’''ukiyo-e'' et n'a de cesse que le Louvre puisse se constituer une grande collection d'estampes grâce aux legs de généreux donateurs tels que Camondo<ref>{{harvsp|Hélène Bayou|2004|p=65}}.</ref>.


Au Royaume-Uni, le rôle pionnier de [[Frank Morley Fletcher]] dans les [[années 1890]] permet de former à cet art de nombreux graveurs tels que [[William Giles]]<ref>''Répertoire d'art et d'archéologie : dépouillement de périodiques français et étrangers'', Paris, Champion, avril 1913, {{p.|184}} — [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k30573146/f70 sur Gallica].</ref>.
Au Royaume-Uni, le rôle pionnier de [[Frank Morley Fletcher]] dans les [[années 1890]] permet de former à cet art de nombreux graveurs tels que [[William Giles]]<ref>''Répertoire d'art et d'archéologie : dépouillement de périodiques français et étrangers'', Paris, Champion, {{date-|avril 1913}}, {{p.|184}} — [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k30573146/f70 sur Gallica].</ref>.


En {{date-|juin 2016}}, la collection d'art d'Asie de la famille Portier est vendue aux enchères à Paris ([[hôtel Drouot]]) pour plus de {{unité|1.5|million}} d'euros par la maison Beaussant-Lefèvre et [[Christie's]], dont {{unité|600000|euros}} au marteau ({{unité|745800|euros}} avec les frais) pour ''L'amour caché de la série « anthologie poétique : section de l'amour »'' d'[[Utamaro]], un record mondial<ref>Valérie Sasportas, « [http://www.lefigaro.fr/culture/encheres/2016/06/22/03016-20160622ARTFIG00159-record-du-monde-pour-une-estampe-japonaise-a-paris.php Record du monde pour une estampe japonaise à Paris] », ''Le Figaro'', le 22 juin 2016.</ref>.
En {{date-|juin 2016}}, la collection d'art d'Asie de la famille Portier est vendue aux enchères à Paris ([[hôtel Drouot]]) pour plus de {{unité|1.5|million}} d'euros par la maison Beaussant-Lefèvre et [[Christie's]], dont {{unité|600000|euros}} au marteau ({{unité|745800|euros}} avec les frais) pour ''L'amour caché de la série « anthologie poétique : section de l'amour »'' d'[[Utamaro]], un record mondial<ref>Valérie Sasportas, « [http://www.lefigaro.fr/culture/encheres/2016/06/22/03016-20160622ARTFIG00159-record-du-monde-pour-une-estampe-japonaise-a-paris.php Record du monde pour une estampe japonaise à Paris] », ''Le Figaro'', le {{date-|22 juin 2016}}.</ref>.


== Le monde de l’''ukiyo-e'' dans la culture populaire ==
== Le monde de l’''ukiyo-e'' dans la culture populaire ==
[[Fichier:Ugetsu monogatari poster.jpg|thumb|Affiche du film ''Ugetsu Monogatari'' (''Les Contes de la lune vague après la pluie''), de [[Kenji Mizoguchi]].]]
[[Fichier:Ugetsu monogatari poster.jpg|thumb|Affiche du film ''Ugetsu Monogatari'' (''[[Les Contes de la lune vague après la pluie]]''), de [[Kenji Mizoguchi]].]]
Il existe peu d'œuvres qui évoquent aujourd'hui le souvenir de l’''ukiyo-e'' et de ses artistes.
Il existe peu d'œuvres qui évoquent aujourd'hui le souvenir de l’''ukiyo-e'' et de ses artistes.
* Le film le plus connu portant sur ce thème est sans doute ''[[Cinq femmes autour d'Utamaro]]'' de [[Kenji Mizoguchi]] (1946).
* Le film le plus connu portant sur ce thème est sans doute ''[[Cinq femmes autour d'Utamaro]]'' de [[Kenji Mizoguchi]] (1946).
* De son côté, le ''[[seinen]]'' (« manga »), ''Kyōjin Kankei'' (''Folles Passions'', de 1973-1974), de Kazuo Kamimura, évoque l'[[ère Edo]] et un autre génie de l’''ukiyo-e'', [[Hokusai]], et sa fille O-ei<ref>{{Lien web|url=http://www.animeland.com/animebase/manga/voir/3593/Folle-Passion|titre=Kyôjin Kankei|site=animeland.com|consulté le=15 janvier 2010}}</ref>.
* De son côté, le ''[[seinen]]'' (« manga »), ''Kyōjin Kankei'' (''Folles Passions'', de 1973-1974), de Kazuo Kamimura, évoque l'[[ère Edo]] et un autre génie de l’''ukiyo-e'', [[Hokusai]], et sa fille O-ei<ref>{{Lien web|url=http://www.animeland.com/animebase/manga/voir/3593/Folle-Passion|titre=Kyôjin Kankei|site=animeland.com|consulté le=15 janvier 2010|brisé le = 2024-02-14}}.</ref>.


Par ailleurs, le cinéma a repris un certain nombre des thèmes de l’''ukiyo-e'' :
Par ailleurs, le cinéma a repris un certain nombre des thèmes de l’''ukiyo-e'' :
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* ''[[Sakuran]]'', film japonais de 2007, tiré du ''[[manga]]'' du même nom, qui évolue dans le monde des ''[[oiran]]''.
* ''[[Sakuran]]'', film japonais de 2007, tiré du ''[[manga]]'' du même nom, qui évolue dans le monde des ''[[oiran]]''.


Enfin, même s'il s'agit de genres bien différents, [[manga]]s et ''[[anime]]'' sont les descendants actuels d'une longue tradition qui passe par l’''ukiyo-e''<ref name="Brenner"/>. En effet, on peut faire remonter l'origine au Japon des histoires en images aux ''[[emaki]]'', ces rouleaux illustrés qui apparaissent au {{s-|XII|e}}. Un exemple frappant du pouvoir expressif de ces rouleaux est donné par le ''[[Chōjū-giga]]'', les ''Caricatures des animaux'' raillant la vie des moines bouddhistes à l’époque<ref>{{Ouvrage|auteur=Robin E. Brenner|titre=Understanding Manga and Anime|url=https://books.google.fr/books?id=uY8700WJy_gC&pg=PT21&dq=%22ukiyo-e%22+manga+anime&cd=1#v=onepage&q=%22ukiyo-e%22%20manga%20anime&f=false|éditeur=Libraries Unlimited|année=2007|isbn=9781591583325}}, {{p.|1}} et 2</ref>. C'est dès cette époque que les rouleaux — dont certains peuvent atteindre près de {{unité|25|mètres}} de long — créent l'habitude de raconter une histoire, lue de droite à gauche, sur toutes sortes de sujet. Cette tradition va se poursuivre pendant des centaines d'années, y compris chez des maîtres de l’''ukiyo-e'' tel que [[Moronobu]]. C'est à l'apogée de l’''ukiyo-e'' que se mettent en place les codes visuels que l'on retrouve aujourd'hui dans les mangas, de la caricature aux éclaboussures du sang qui jaillit lors des combats, et jusqu'à l'art érotique des ''[[Ecchi|ero]] manga''<ref>{{Ouvrage|auteur=Robin E. Brenner|titre=Understanding Manga and Anime|url=https://books.google.fr/books?id=uY8700WJy_gC&pg=PT21&dq=%22ukiyo-e%22+manga+anime&cd=1#v=onepage&q=%22ukiyo-e%22%20manga%20anime&f=false|éditeur=Libraries Unlimited|année=2007|isbn=9781591583325}}, {{p.|2}}</ref>.
Enfin, même s'il s'agit de genres bien différents, [[manga]]s et ''[[anime]]'' sont les descendants actuels d'une longue tradition qui passe par l’''ukiyo-e''<ref name="Brenner"/>. En effet, on peut faire remonter l'origine au Japon des histoires en images aux ''[[emaki]]'', ces rouleaux illustrés qui apparaissent au {{s-|XII}}. Un exemple frappant du pouvoir expressif de ces rouleaux est donné par le ''[[Chōjū-giga]]'', les ''Caricatures des animaux'' raillant la vie des moines bouddhistes à l’époque<ref>{{Ouvrage|auteur=Robin E. Brenner|titre=Understanding Manga and Anime|url=https://books.google.fr/books?id=uY8700WJy_gC&pg=PT21&dq=%22ukiyo-e%22+manga+anime&cd=1#v=onepage&q=%22ukiyo-e%22%20manga%20anime&f=false|éditeur=Libraries Unlimited|année=2007|isbn=9781591583325}}, {{p.|1}} et 2</ref>. C'est dès cette époque que les rouleaux — dont certains peuvent atteindre près de {{unité|25|mètres}} de long — créent l'habitude de raconter une histoire, lue de droite à gauche, sur toutes sortes de sujet. Cette tradition va se poursuivre pendant des centaines d'années, y compris chez des maîtres de l’''ukiyo-e'' tel que [[Moronobu]]. C'est à l'apogée de l’''ukiyo-e'' que se mettent en place les codes visuels que l'on retrouve aujourd'hui dans les mangas, de la caricature aux éclaboussures du sang qui jaillit lors des combats, et jusqu'à l'art érotique des ''[[Ecchi|ero]] manga''<ref>{{Ouvrage|auteur=Robin E. Brenner|titre=Understanding Manga and Anime|url=https://books.google.fr/books?id=uY8700WJy_gC&pg=PT21&dq=%22ukiyo-e%22+manga+anime&cd=1#v=onepage&q=%22ukiyo-e%22%20manga%20anime&f=false|éditeur=Libraries Unlimited|année=2007|isbn=9781591583325}}, {{p.|2}}.</ref>.
[[Fichier:Anonyme - Le Docteur endormi.jpg|centre|vignette|upright=2.0| Manga, ''Le Docteur endormi'' (auteur inconnu, 1912-1926, lithographié).]]
[[Fichier:Anonyme - Le Docteur endormi.jpg|centre|vignette|upright=2.0| Manga, ''Le Docteur endormi'' (auteur inconnu, 1912-1926, lithographié).]]


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=== Références ===
=== Références ===
{{Références nombreuses|colonnes=2|références =
{{Références nombreuses|colonnes=2|références =
<ref name="bayou-36">{{harvsp|Hélène Bayou|2004|p=36}}</ref>
<ref name="bayou-36">{{harvsp|Hélène Bayou|2004|p=36}}.</ref>
<ref name="delay-108">{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=108}}</ref>
<ref name="delay-108">{{harvsp|Nelly Delay|2004|p=108}}.</ref>
<ref name="ref-1">Notice sur les 53 stations du Tōkaidō de l'exposition « Estampes japonaises. Images d'un monde éphémère », à la BnF du 18 novembre 2008 au 15 février 2009</ref>
<ref name="ref-1">Notice sur les 53 stations du Tōkaidō de l'exposition « Estampes japonaises. Images d'un monde éphémère », à la BnF du 18 novembre 2008 au 15 février 2009</ref>
}}
}}


== Annexes ==
== Annexes ==

=== Articles connexes ===
* [[Technique de l'estampe ukiyo-e]]
* [[Liste des écoles ukiyo-e]]
* [[Glossaire ukiyo-e]]
* ''[[L'Almanach des maisons vertes]]'', livre illustré, dont les textes sont de [[Jippensha Ikku]] et les gravures d'[[Utamaro]]
* ''[[Sous la vague au large de Kanagawa]]'', la célèbre ''Vague'' d'[[Hokusai]]
* ''[[Trente-six vues du mont Fuji]]'', série d'Hokusai à laquelle appartient ''La Vague''
* ''[[Les Cinquante-trois Stations du Tōkaidō]]'', série d'estampes d'[[Hiroshige]]
* ''[[Les Soixante-neuf Stations du Kiso Kaidō]]'', série d'estampes d'Hiroshige
* [[Estampe]]
* [[Formats de l'ukiyo-e]]
* [[Japonisme]]
* [[Impressionnistes]]
* [[Ukiyo]]
* [[Kōno Bairei]]

=== Bibliographie ===
=== Bibliographie ===
* {{Ouvrage|langue=fr|auteur=Louis Aubert|titre=Les Maîtres de l'Estampe japonaise. Image de ce monde éphémère|lieu=Paris|éditeur=Librairie Armand Colin|année=1930|isbn=}}
* {{Ouvrage|langue=fr|auteur=Louis Aubert|titre=Les Maîtres de l'Estampe japonaise. Image de ce monde éphémère|lieu=Paris|éditeur=Librairie Armand Colin|année=1930|isbn=}}
* {{Ouvrage|langue=fr|auteur=Hélène Bayou|titre=Images du Monde Flottant. Peintures et estampes japonaises {{s mini-|XVII|e}}–{{s-|XVIII|e}}|éditeur=|année=2004|isbn=2-7118-4821-3}}
* {{Ouvrage|langue=fr|auteur=Hélène Bayou|titre=Images du Monde Flottant. Peintures et estampes japonaises {{s mini-|XVII}}–{{s-|XVIII}}|éditeur=|année=2004|isbn=2-7118-4821-3}}
* {{Ouvrage|langue=fr|auteur=Nelly Delay|titre=L'Estampe japonaise|éditeur=Éditions Hazan|année=2004|isbn=2-85025-807-5}}
* {{Ouvrage|langue=fr|auteur=Nelly Delay|titre=L'Estampe japonaise|éditeur=Éditions Hazan|année=2004|isbn=2-85025-807-5}}
* {{Ouvrage|langue=fr|auteur=Gabriele Fahr-Becker|titre= L'Estampe japonaise|éditeur=Taschen|année=2006|isbn=978-3-8228-2057-5}}
* {{Ouvrage|langue=fr|auteur=Gabriele Fahr-Becker|titre= L'Estampe japonaise|éditeur=Taschen|année=2006|isbn=978-3-8228-2057-5}}
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* {{ouvrage|auteur=Olaf Mextorf|titre=Estampes japonaises|éditeur=Place des Victoires|année=2017|pages=320|isbn=978-2809913590}}
* {{ouvrage|auteur=Olaf Mextorf|titre=Estampes japonaises|éditeur=Place des Victoires|année=2017|pages=320|isbn=978-2809913590}}
* {{ouvrage|auteur=Nelly Delay|titre=L'Estampe japonaise. Edition 2018|éditeur=Hazan|collection=Beaux-Arts|année=2018|pages=328|isbn=978-2754110549}}
* {{ouvrage|auteur=Nelly Delay|titre=L'Estampe japonaise. Edition 2018|éditeur=Hazan|collection=Beaux-Arts|année=2018|pages=328|isbn=978-2754110549}}
*Nelly Delay et Dominique Ruspoli, ''Hiroshige, Invitation au voyage'', Paris, Éditions À Propos, 64 pages {{ISBN|9782915398090}}.


=== Liens externes ===
=== Liens externes ===
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| commons = Category:Ukiyo-e
| commons = Category:Ukiyo-e
}}
}}
{{Liens}}
* {{Lien web|langue=en|url=http://ana.lcs.mit.edu/~jnc//prints/glossary.html|titre=''Woodblock Print Terms'' (''Vocabulaire de l’''ukiyo-e)|site=ana.lcs.mit.edu|consulté le=26 décembre 2009}}
* Musée Cernuschi, 2021 : Dans le cadre de l'exposition "Voyage sur la route du Kisokaidō. De Hiroshige à Kuniyoshi" : cycle de trois conférences en ligne : [https://www.cernuschi.paris.fr/fr/voyage-sur-la-route-du-kisokaido-conferences-luniversite-au-musee]
* {{Lien web|langue=fr|url=http://www.museeguimet.fr/|titre=Musée national des Arts asiatiques: Musée Guimet|site=museeguimet.fr}}
* {{Lien web|langue=fr|url=http://www.guimet.fr/Chefs-d-oeuvre-du-musee-Ota-de|titre=Musée Guimet - Exposition : Chefs-d'œuvre du musée Ota de Tokyo|site=guimet.fr|consulté le=8 décembre 2010}}
* {{Lien web|langue=en|url=http://ana.lcs.mit.edu/~jnc//prints/glossary.html|titre=''Woodblock Print Terms'' (''Vocabulaire de l’''ukiyo-e)|site=ana.lcs.mit.edu|consulté le=26 décembre 2009}}.
* {{Lien web|langue=fr|url=http://www.tanakaya.fr/l'artdu.htm|titre=L'art de l'estampe du Japon|site=tanakaya.fr}}
* {{Lien web|langue=fr|url=http://www.museeguimet.fr/|titre=Musée national des Arts asiatiques: Musée Guimet|site=museeguimet.fr}}.
* {{Lien web|langue=en|url=http://user.bahnhof.se/~secutor/ukiyo-e/guide.html |titre=''A Guide to the Ukiyo-e Sites of the Internet''|site=user.bahnhof.se}} : page contenant de très nombreux liens, par Hans Olof Johansson.
* {{Lien web|langue=en|url=http://user.bahnhof.se/~secutor/ukiyo-e/guide.html |titre=''A Guide to the Ukiyo-e Sites of the Internet''|site=user.bahnhof.se}} : page contenant de très nombreux liens, par Hans Olof Johansson.
* {{Lien web|langue=en|url=http://www.baxleystamps.com/litho/hasegawa/nish_process.shtml|titre=Process of Wood-block Printing|éditeur=Nishinomiya & Hasegawa, Inc|titre chapitre="Shono" from the 53 Stations of the Tokaido by Hiroshige|site=baxleystamps.com|consulté le=5 janvier 2010}}, étapes de fabrication d'une estampe par l'exemple (''"Shono" from the 53 Stations of the Tokaido by Hiroshige'').
* {{Lien web|langue=en|url=http://www.hanga.com/side.cfm|titre=''Side gallery of Hanga Gallery''|site=hanga.com}} : une soixantaine d'artistes présentés avec leur biographie et leurs œuvres.
* {{Lien web |titre=L'estampe japonaise (exposition) |url= http://expositions.bnf.fr/japonaises/index.htm |site=BnF |consulté le=23 décembre 2016}} et : [http://expositions.bnf.fr/japonaises/reperes/01-2.htm Repères], ainsi que : [http://expositions.bnf.fr/japonaises/icono/index.htm Toutes les estampes, avec notices et zoom en haute définition].
* {{Lien web|langue=en|url=http://www.baxleystamps.com/litho/hasegawa/nish_process.shtml|titre=Process of Wood-block Printing|éditeur=Nishinomiya & Hasegawa, Inc|titre chapitre="Shono" from the 53 Stations of the Tokaido by Hiroshige|site=baxleystamps.com|consulté le=5 janvier 2010}}, étapes de fabrication d'une estampe par l'exemple (''"Shono" from the 53 Stations of the Tokaido by Hiroshige'')
* {{Lien web|langue=en|url=http://learningobjects_devel.wesleyan.edu/blockprinting|titre= ''Davidson Art Center (Middletown, Conn.) Wesleyan university (Middletown, Conn.)''|site=earningobjects_devel.wesleyan.edu|consulté le=11 décembre 2010}} : le site en Flash présente la technique de l'''ukiyo-e'' à partir de la collection d'estampes japonaises des {{s mini-|XVIII}} et {{s-|XIX}} du Davidson Art Center].
* {{Lien web |titre=L'estampe japonaise (exposition) |url= http://expositions.bnf.fr/japonaises/index.htm |site=BnF |consulté le=23 décembre 2016}} et : [http://expositions.bnf.fr/japonaises/reperes/01-2.htm Repères], ainsi que : [http://expositions.bnf.fr/japonaises/icono/index.htm Toutes les estampes, avec notices et zoom en haute définition]
* {{Lien web|langue=en|url=http://www.ukiyoe-ota-muse.jp/index-E.html|titre=Site du Ukiyo-e Ôta Memorial Museum of Art (Jingu mae - Tokyo)|site=ukiyoe-ota-muse.jp}}
* {{Lien web|langue=en|url=http://asian.library.ucsf.edu/ |titre=''University of California, San Francisco: Japanese Woodblock Print Collection''|site=sian.library.ucsf.edu}}.
* {{Lien web|langue=fr|url=http://bdh.bne.es/bnesearch/Search.do?destacadas1=Estampas+japonesas&home=true&languageView=fr/ |titre=''Collection numérisée de l'Ukiyo-e'' dans la Biblioteca Digital Hispánica|site=bne.es}}.
* {{Lien web|langue=en|url=http://learningobjects_devel.wesleyan.edu/blockprinting|titre= ''Davidson Art Center (Middletown, Conn.) Wesleyan university (Middletown, Conn.)''|site=earningobjects_devel.wesleyan.edu|consulté le=11 décembre 2010}} : le site en Flash présente la technique de l'''ukiyo-e'' à partir de la collection d'estampes japonaises des {{s mini-|XVIII|e}} et {{s-|XIX|e}} du Davidson Art Center]
* {{Lien web|langue=en|url=http://asian.library.ucsf.edu/ |titre=''University of California, San Francisco: Japanese Woodblock Print Collection''|site=sian.library.ucsf.edu}}
* {{Lien web|langue=fr|url=http://bdh.bne.es/bnesearch/Search.do?destacadas1=Estampas+japonesas&home=true&languageView=fr/ |titre=''Collection numérisée de l'Ukiyo-e'' dans la Biblioteca Digital Hispánica|site=http://www.bne.es/fr/Catalogos/BibliotecaDigitalHispanica/Inicio/index.html}}


=== Articles connexes ===
{{Palette|Ukiyo-e}}
* [[Estampe]]
* [[Gravure sur bois]]
* [[Ukiyo]]
* [[Japonisme]]
* [[Impressionnisme]]


{{Palette|Ukiyo-e}}
{{Portail|gravure|Japon|histoire de l'art}}
{{Portail|gravure|Japon|histoire de l'art}}

{{Article de qualité|oldid=49841200|date=12 février 2010}}
{{Article de qualité|oldid=49841200|date=12 février 2010}}


[[Catégorie:Art au Japon]]
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[[Catégorie:École de peinture japonaise]]
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[[Catégorie:Peintre de Ukiyo-e]]
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[[Catégorie:Ukiyo-e|*]]
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[[Catégorie:Gravure sur bois]]
[[Catégorie:Gravure sur bois]]

Version du 17 mai 2024 à 10:37

Estampe à fond micacé d'Utamaro : Trois beautés de notre temps, un détournement de la classique triade bouddhiste (triade d'Amida, en japonais, 阿弥陀三尊, Amida-sanzon), dont Toyohina est la « divinité » centrale[1].

L'ukiyo-e (浮世絵?, terme japonais signifiant « image du monde flottant ») est un mouvement artistique japonais de l'époque d'Edo (1603-1868) comprenant non seulement une peinture populaire et narrative originale, mais aussi et surtout les estampes japonaises gravées sur bois.

Après des siècles de déliquescence du pouvoir central suivis de guerres civiles, le Japon connaît à cette époque, avec l'autorité désormais incontestée du shogunat Tokugawa, une ère de paix et de prospérité qui se traduit par la perte d'influence de l'aristocratie militaire des daimyos, et l'émergence d'une bourgeoisie urbaine et marchande. Cette évolution sociale et économique s'accompagne d'un changement des formes artistiques, avec la naissance de l’ukiyo-e et des techniques d'estampe permettant une reproduction sur papier peu coûteuse, bien loin des peintures de l'aristocratique école Kanō.

Les thèmes de l’ukiyo-e sont également tout à fait nouveaux, car ils correspondent aux centres d'intérêt de la bourgeoisie : les jolies femmes et les oiran (courtisanes) célèbres, les shunga (scènes érotiques), le théâtre kabuki et les lutteurs de sumo, les yōkai (créatures fantastiques), les egoyomi (calendriers) et les surimono (cartes de vœux), le spectacle de la nature et des meisho-e (lieux célèbres).

Alors qu'il passe au Japon pour vulgaire, parce qu'il valorise des sujets issus du quotidien et se voit publié massivement grâce à la technique d'impression de l'estampe, ce genre connaît à la fin du XIXe siècle un grand succès auprès des Occidentaux. Après l’ouverture forcée par l'attaque des Navires noirs américains et la signature du traité inégal de la Convention de Kanagawa, le pays est forcé d'accepter le commerce avec le monde occidental (États-Unis, Royaume-Uni, France, Pays-Bas et Russie) à partir de 1858. L'arrivée en grande quantité de ces estampes japonaises en Europe et la naissance du japonisme influencent alors fortement la peinture européenne et, en particulier, l'école de Pont-Aven avec Camille Pissaro, Paul Cézanne, Émile Bernard puis Paul Gauguin[2], et les impressionnistes.

Interprétation de l'expression « monde flottant »

Kaigetsudō Dohan, Courtisane debout (peinture sur soie)

Ukiyo (浮世?, « monde flottant »), dans son sens ancien, est lourdement chargé de notions bouddhiques, avec des connotations mettant l'accent sur la réalité d'un monde où la seule chose certaine, c'est l'impermanence de toutes choses[3]. C'est là pour les Japonais un très vieux concept qu'ils connaissent depuis l'époque de Heian (794-1185)[N 1].

Ce mot empreint de résignation, les habitants d'Edo (et, avec eux, ceux d'Ōsaka et de Kyōto) le reprennent au XVIIe siècle en le détournant de son sens à une époque où leur ville connaît une remarquable expansion due à son statut nouveau de capitale ainsi qu'à la paix qui règne désormais.

Le terme ukiyo apparaît pour la première fois dans son sens actuel dans Les Contes du monde flottant (Ukiyo Monogatari), œuvre de Asai Ryōi parue vers 1665, où il écrit dans la préface[1] :

Vivre uniquement le moment présent,
se livrer tout entier à la contemplation
de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier
et de la feuille d'érable... ne pas se laisser abattre
par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître
sur son visage, mais dériver comme une calebasse
sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ukiyo[3].

L'utilisation du mot ukiyo (« monde impermanent ») pour qualifier les « images » (e) — estampes et peintures — de l'époque est difficile à interpréter pour les Occidentaux qui découvrent l’ukiyo-e dans la seconde moitié du XIXe siècle : ses connotations, son ironie latente — il est chargé de religiosité alors qu'il désigne la vie bouillonnante qui tourne notamment autour des « maisons vertes » et du « quartier réservé » du Yoshiwara — suscitent quelques interrogations. Edmond de Goncourt, amateur d'art japonais[4], s'efforce de les lever en posant la question à Hayashi, l'interprète japonais de l'Exposition universelle de 1878, qui deviendra l'un des grands pourvoyeurs de l'Occident en estampes. Celui-ci lui répond que « votre traduction de ukiyo-e par l'école du monde vivant […] ou de la vie telle qu'elle se passe sous nos yeux […] rend exactement le sens[3] ».

La transposition qui figure dans certains ouvrages français, « Image de ce monde éphémère[5] », paraît pertinente car rendant compte tout à la fois de la notion d'impermanence bouddhique et de l'insouciance d'une société en pleine mutation, attachée à décrire les plaisirs de la vie quotidienne telle qu'elle est.

L'estampe ukiyo-e, un art à la portée de tous

Cette forme d’art connaît une grande popularité dans la culture métropolitaine d'Edo durant la seconde moitié du XVIIe siècle, naissant dans les années 1670 avec les travaux monochromes de Moronobu qui en fut le premier chef de file[N 2].

Aspects économiques

Initialement, les estampes étaient exclusivement imprimées à l’encre de Chine sumi ; plus tard, certaines estampes sont rehaussées de couleurs apposées à la main[6] — ce qui restait coûteux — puis par impression à partir de blocs de bois portant les couleurs à imprimer, encore très peu nombreuses. Enfin, dans la dernière moitié du XVIIIe siècle, Harunobu met au point la technique d’impression polychrome pour produire des nishiki-e (« estampes de brocart »).

Les ukiyo-e sont abordables financièrement car ils peuvent être reproduits en grande série (de l'ordre de quelques centaines, car après trois cents exemplaires environ, le bois s'émousse et les traits deviennent moins précis[7]). Ils sont principalement destinés aux citadins qui ne sont généralement pas assez riches pour s’offrir une peinture. Ce développement de l’ukiyo-e s'accompagne de celui d'une littérature populaire, avec les ventes importantes des kibyōshi et des sharebon[1]. Le sujet initial des ukiyo-e était la vie urbaine[1], en particulier les scènes du quotidien dans le quartier des divertissements. De belles courtisanes, des sumotoris massifs, ainsi que des acteurs de kabuki populaires sont ainsi dépeints se livrant à des activités plaisantes pour l'œil. Par la suite, les paysages connaissent également le succès.

Censure

La démocratisation de l'art apportée par l'estampe ne va cependant pas sans quelques contreparties.

Les sujets politiques et les personnages dépassant les strates les plus humbles de la société n'y sont pas tolérés et n'apparaissent que très rarement. Bien que la sexualité n'y soit pas autorisée non plus, elle n'en est pas moins présente de façon récurrente. Les artistes et les éditeurs sont parfois punis pour la création de ces shunga au caractère sexuel explicite.

On peut citer à cet égard le cas d'Utamaro[8], qui fut menotté pendant 50 jours pour avoir produit des estampes représentant la femme et les cinq concubines d'un célèbre personnage de l'histoire récente, Hideyoshi. Il est vrai qu'il avait par ce biais associé à un sujet libertin le monde politique de son temps[N 3].

Départ nocturne pour un concours de poésie, vers 1787 (deux planches de droite du triptyque).
On voit ici la façon dont Shunman utilise les nuances de gris pour produire un de ses chefs-d'œuvre, malgré les limitations imposées par la censure.

Aussi les estampes doivent-elles être approuvées par la censure du bakufu, le gouvernement militaire, et porter le cachet du censeur qui en autorise l'impression[9]. Le rôle du censeur ne se limite d'ailleurs pas aux aspects de politique ou de mœurs, mais aussi, selon les époques, à la limitation des couleurs ; ainsi, les réformes de l'ère Kansei visent à lutter contre l'inflation et le luxe ostentatoire, en interdisant entre autres mesures l'emploi d'un trop grand nombre de couleurs dans les estampes, contrainte que certains artistes ukiyo-e tels que Kubo Shunman détournent de son but premier en concevant alors d'exceptionnelles estampes en subtils dégradés de gris[10].

De façon plus anecdotique, mais très révélatrice de l'attitude des autorités envers le monde de l’ukiyo-e, les édits de censure allèrent, à partir de 1793, jusqu'à interdire de faire figurer le nom des femmes sur les estampes qui les représentaient, à la seule exception des courtisanes du Yoshiwara. Ce qui donna lieu à un nouveau jeu intellectuel pour des artistes tels qu'Utamaro, qui continua à faire figurer le nom de l'intéressée… mais sous forme de rébus[11]. Cependant, la censure réagit dès le 8e mois de 1796, en interdisant dès lors de tels rébus[1].

Histoire

Les ukiyo-e appartiennent à deux époques majeures de l'histoire du Japon : la période Edo, qui comprend les ukiyo-e des origines à environ 1867, puis (de façon beaucoup moins significative) l'ère Meiji qui se poursuit jusqu’en 1912. Dans son ensemble, la période Edo est plutôt calme, offrant ainsi un environnement idéal pour le développement de l’art sous une forme commerciale. L’ère Meiji, elle, se singularise par l'ouverture du Japon à l'Occident et le déclin de l’ukiyo-e traditionnel, dans son style, ses sujets et ses techniques (arrivée de couleurs chimiques, par exemple).

Naissance de la gravure sur bois au Japon

Estampe bouddhiste antérieure à l’ukiyo-e, vers 1590.
Fudō, un des douze deva, au milieu des flammes.

Bien avant l'estampe japonaise telle que nous la connaissons au travers de l’ukiyo-e, existaient au Japon des gravures sur bois, réalisées selon une technique importée de Chine[12] :

  • Ce furent d'abord des gravures sur bois d'origine bouddhiste, comportant des images sacrées et des textes. La toute première estampe imprimée au Japon fut donc le Sutra du Lotus, réalisé par Koei et daté de 1225, pour le temple Kōfuku-ji à Nara, l'ancienne capitale du Japon[13] ;
  • Puis l'impression d'estampes, toujours de nature religieuse, se développe à Kyōto, la nouvelle capitale, du XIIIe siècle au XIVe siècle[14]. Au XVIIe siècle, dans cette même région se développe l'art Ōtsu-e, des gravures sur bois repeintes destinées aux voyageurs et aux classes populaires[15],[16].

Origines de l’ukiyo-e

Les racines de l’ukiyo-e, elles, remontent à l’urbanisation de la fin du XVIe siècle qui favorise le développement d’une classe de marchands et d’artisans. Ces derniers commencent à écrire des fictions et à peindre des images rassemblées dans des e-hon (絵本?, « livres d’images » présentant des récits illustrés) (aussi ehon) ou des romans, tels que les Contes d’Ise (Ise monogatari, 1608) de Honami Koetsu[17].

Au début, les ukiyo-e sont souvent utilisés pour illustrer ces livres, mais progressivement, ils s’en affranchissent grâce aux épreuves réalisées sur une feuille volante ichimai-e[1] ou aux affiches gravées pour le théâtre kabuki. Les sources d’inspiration sont à l’origine les contes et les œuvres d’art chinois. Mais les plaisirs offerts par la capitale sont de plus en plus présents, et les guides touristiques, ceux du Yoshiwara par exemple, sont eux aussi populaires et largement répandus, puisque Moronobu édite son Guide de l'amour au Yoshiwara (吉原恋の道引, Yoshiwara koi no michibiki?) dès 1678[1]. Les principes de représentation mis au point par Monorobu sont repris par tous les artistes de l'ukiyo-e : la primauté de la ligne aux dépens de l'expression des volumes, ainsi que l'extrême attention accordée aux détails décoratifs, notamment aux motifs des kimonos[18].

Puis, au XVIIIe siècle, cette image de la jolie fille (bijin) donne l'occasion, comme à Nishikawa Sukenobu, de figures à la beauté subtilement stylisée, produisant avec des kimonos splendidement ouvragés des compositions raffinées. Ces livres illustrés proposent ainsi des « catalogues » pour teinturiers. On voit aussi apparaître à la fin du XVIIIe siècle une véritable encyclopédie du monde des plaisirs, Le Grand Miroir de la voie de l'amour (色道大鏡, Shikidō ōkagami?), de Kizan Fujimoto (藤本箕山, Fujimoto Kizan?)[19].

Essor de l’ukiyo-e

L'ukiyo-e s'est développé peu à peu, au fur et à mesure que se révélaient de grands artistes. Le « découper » en périodes serait arbitraire ; en revanche, il est possible de « regrouper » les principaux artistes ayant permis les grandes étapes, chacune correspondant à un tournant : la création des « estampes de brocart » par Harunobu, par exemple, ou encore, l'apparition, dans un laps de temps finalement très bref, des trois artistes « phares » que furent Kiyonaga, Utamaro et Sharaku.

De même, isoler l'œuvre de Hiroshige, Hokusai et leurs successeurs permet de mieux comprendre l'apparition de nouveaux sujets (les paysages), en relation avec l'influence de l'Occident.

Ces regroupements, cependant, doivent être considérés comme des courants, pouvant se chevaucher à un moment donné[20].

Les « primitifs », de 1670 à 1765 environ

Livre illustré de motifs pour vêtements (hinagata bon), ici kosode (ancêtre du kimono). H. 22,6 cm. Moronobu, 1683. Freer Galley of Arts

À partir de 1670 environ, et après quelques balbutiements, avec Iwasa Matabei[21], l’ukiyo-e commence véritablement son envol avec Moronobu, ainsi que Sugimura Jihei, que l'on confondra d'ailleurs avec lui très longtemps[22]. Moronobu, tout particulièrement, a un rôle essentiel puisqu'on le considère généralement comme le fondateur de l'ukiyo-e, et, en tout cas, comme celui qui a su fédérer les premiers efforts pour en faire un nouveau genre abouti.

Viennent ensuite d'autres grands artistes, parmi lesquels on doit citer Kiyonobu (1664-1729), qui réalise de nombreux portraits d'acteurs de kabuki (son père Kiyomoto était lui-même acteur de kabuki[1]). Si le genre de l’ukiyo-e s'est alors déjà bien imposé, subsistent encore quelques artistes en dehors de ce style. Le plus important, le plus intéressant surtout, est sans doute Hanabusa Itchō, par sa touche vivante, brillante et originale[23].

Masanobu (1686-1764), autre grand artiste de cette période, va introduire de nombreuses innovations techniques (treize, dit-on) qui permettront à l’ukiyo-e d'évoluer, telles que la perspective occidentale, le fond micacé, ou les estampes « laquées » pour leur donner du brillant urushi-e[24]. On le crédite même de l'idée fondamentale de ne plus apposer les couleurs à la main, mais de les imprimer au moyen de blocs de bois spécifiques, en faisant appel en particulier à deux couleurs complémentaires, le rose et le vert (les benizuri-e sont imprimées en rose beni, auquel le vert vient parfois s'ajouter pour produire l'illusion d'un spectre de couleur complet)[25]. Il aurait aussi, le premier, utilisé de nouveaux formats, ōban et hashira-e[1]. Sur le plan stylistique, il fait d'autre part de nombreux portraits en pied de courtisanes, d'un style malgré tout différent de ceux que font les Kaigetsudō sur le même sujet.

L'école Kaigetsudō et leur maître, Kaigetsudō Ando, ont recours à un style dépouillé et somptueux à la fois, qui se caractérise par la peinture de grands kakemonos sur papier, mais aussi sur soie, mettant en scène des femmes hiératiques et mystérieuses. Car les Kaigetsudō, qui comptent parmi les grands noms de l’ukiyo-e, sont d'abord et avant tout des peintres, au point qu'on ne connaît de Kaigetsudō Ando aucune estampe, mais uniquement des peintures[1]. Cependant, les estampes issues de l'atelier des Kaigetsudō que l'on connaît comptent au nombre des plus précieuses de l’ukiyo-e[26].

Sukenobu, peintre de bijin (« jolies femmes ») vêtues de somptueux kimonos, amorce une évolution vers des femmes moins majestueuses, plus menues. Ainsi s'amorce un changement important de l’ukiyo-e, puisque Sukenobu est probablement l'artiste qui a eu la plus grosse influence sur Harunobu[27]. Dès cette époque, les « portraits de jolies femmes » (bijin-ga) sont le sujet majeur de l'estampe ukiyo-e, qu'il s'agisse ou non de courtisanes.

Les « estampes de brocart » (seconde moitié du XVIIIe siècle)

Harunobu, Petit vendeur d'eau, estampe nishiki-e de format chūban.

Vers le milieu du XVIIIe siècle, Harunobu fournit, à leur demande, des « calendriers estampes » (egoyomi) à ses riches clients. Leur goût des belles choses l'incite à mettre en œuvre les techniques les plus raffinées, débouchant, aux alentours de 1765, sur les nishiki-e, ou « estampes de brocart »[28]. Outre les bijin-ga, les portraits d'acteurs de kabuki constituent un sujet majeur, ce théâtre devenant la distraction phare de l'époque. Apparaissent également dans les estampes de Harunobu des scènes de la vie quotidienne.

Koryusai, ancien samouraï d'abord formé au style de l'école Kanō[29], continue dans la veine de Harunobu, avant d'évoluer peu à peu vers un style plus personnel[30]. De son côté, Bunchō réalise lui aussi de fort belles estampes, mais dans un style encore trop proche de celui de Harunobu pour pouvoir être considéré comme novateur. Il est cependant l'un des plus talentueux parmi les héritiers directs de Harunobu[31].

Shunshō (1726-1793), lui, sait à la fois prolonger l'œuvre de Harunobu, tout en faisant rapidement évoluer de l'ukiyo-e grâce à ses scènes de kabuki et à ses portraits d'acteurs, dans un style bien différent de celui de Kiyonobu, qui avait ouvert la voie au début du XVIIIe siècle. Ce style annonce celui de Shun'ei, et par conséquent, préfigure celui de Sharaku lui-même[32].

« L'âge d'or » (1780-1810 environ)

Kiyonaga, Le Neuvième Mois (tiré des Douze Mois du Sud). Une courtisane rêveuse contemple la baie de Shinagawa, où la nuit tombe, estampe de format ōban.
Toshusai Sharaku, Otani Oniji II, 1794. L'acteur de kabuki, Otani Oniji II, dans le rôle du cruel homme de main (yakko) Edobe.

Très vite, dès 1780 environ, l'arrivée de Kiyonaga marque le début de « l'âge d'or » de l’ukiyo-e[20], qui se poursuit avec Utamaro et Sharaku, dont la maturité éclatante, presque baroque parfois[33], constitue un apogée, déjà peut-être aussi porteur des premiers signes d'une décadence[33].

L'entrée en scène de Kiyonaga ouvre une période de classicisme épanoui, d'équilibre[34], qui voit se multiplier des scènes très vivantes, que peignent aussi Utamaro, ou encore Shunchō. Elles montrent l'arrivée d'une civilisation des loisirs pour les Japonais les plus fortunés :

  • Promenades en bateau sur la Sumida (pentaptyque d'Eishi[35], par exemple, ou encore Promenade nocturne sur la Sumida, d'Utamaro[36]) ;
  • Embarquement pour une croisière nocturne, avec emport d'un panier-repas préparé par un restaurant (Shunchō)[37] ;
  • Excursions champêtres ;
  • Diptyques de Kiyonaga montrant des groupes de courtisanes avec leurs clients prenant l'air sur la terrasse des maisons vertes, surplombant d'admirables paysages[38], etc. ;
  • Chasse nocturne aux lucioles (Chōki).
Kira-e, luxueuse estampe à fond micacé représentant l'oiran Hanaōgi (Utamaro, vers 1794).

Kiyonaga innove de plusieurs points de vue : tout d'abord, il délaisse le petit format chuban, favori de Harunobu[39], au profit du grand format ōban, conduisant à des estampes d'un aspect moins intimiste. Plus encore, il introduit de grandes compositions assemblant plusieurs feuilles de format ōban, pour créer des diptyques et même des triptyques[40] ; l'idée sera reprise plus tard par Utamaro, ainsi que par Hiroshige. Ces formats plus importants permettent à Kiyonaga d'y faire évoluer ces grandes femmes sveltes, souvent en groupe, si caractéristiques de son style[40].

Utamaro, de son côté, édite des séries de portraits « en gros plan » de jolies femmes et de courtisanes (okubi-e). Dans sa lignée s'inscrivent de nombreux artistes doués, tels que Eishi, issu d'une famille de samouraïs, et ses disciples Eisho, Eisui, ou Eiri. Formé à la peinture classique avant de s'orienter vers l’ukiyo-e, Eishi illustre le genre tant par ses peintures que par ses estampes, qui mettent en scène de minces jeunes femmes d'une grâce patricienne[41].

Tant Utamaro que Sharaku ont recours à des formes d'estampe élaborées et luxueuses, faisant appel à de spectaculaires fonds micacés (kira-e), des fonds enrichis de paillettes métalliques (kiri, ou akegane, poudre de laiton, pour imiter l'or, ou de cuivre)[42], par exemple dans les Douze Heures des maisons vertes (青楼十二時, Seirōjyūnitoki?), d'Utamaro, ainsi qu'à des techniques de gaufrage (kara-zuri, ou « impression à vide »), ou encore de lustrage par frottage sans encre du papier placé à l'envers sur la planche gravée (shōmen zuri)[42].

Dans le domaine de la représentation d'acteurs de kabuki, le sommet de l'ukiyo-e sera atteint avec Sharaku. Mais déjà, le caractère spectaculaire et excessif de ces estampes montre qu'il sera difficile d'aller plus loin[43].

De nouveaux thèmes (1810 à 1868 environ)

Hokusai, La Grande Vague de Kanagawa, estampe de format ōban (ca. 1830).

Hokusai, et Hiroshige sont les artistes dominants de l’époque[44]. À la suite de l’étude de l’art européen, la perspective fait son apparition, Toyoharu s'attachant dès 1750 à en comprendre les principes, avant de les appliquer à l'estampe japonaise[45]. D’autres idées se voient également reprises et assimilées et la représentation des paysages du Japon devient un sujet majeur.

Les œuvres de Katsushika Hokusai représentent surtout la nature et des paysages. Ses Trente-six vues du mont Fuji (富嶽三十六景, Fugaku sanjurokkei?) sont publiées à partir d’environ 1831.

La représentation de la vie quotidienne, croquée sur le vif, prend aussi une grande importance, comme en témoignent les carnets des Hokusai Manga où fleurissent les petites scènes en tous genres (acrobates et contorsionnistes, scènes de bain, petits métiers, animaux divers, etc.).

De son côté, Hiroshige multiplie lui aussi les croquis pris sur le vif dans ses carnets d'esquisses, où il fige les instants et les lieux dont la contemplation l'inspire particulièrement : on voit ainsi de petits personnages s'activer dans des paysages enchanteurs, souvent le long des rives d'un fleuve[46].

Hiroshige, scène de la route du Kisokaido, près du village de Nagakubo, estampe ōban.

Lui et quelques autres créent de nombreuses estampes dont les motifs sont inspirés par la nature. Hiroshige, surtout, devient véritablement le chantre des paysages japonais[47], avec en particulier ses différentes « routes du Tōkaidō », hymne aux plus belles vues de la campagne sur la route reliant Tokyo et Kyoto[48].

En 1842, dans le cadre de la réforme Tenpo, les images représentant des courtisanes, des geishas ou des acteurs (par exemple : onnagata) sont interdites[49]. Ces thèmes renouent néanmoins avec le succès dès qu’ils sont de nouveau autorisés.

Pendant l’ère Kaei (1848-1854), de nombreux navires étrangers arrivent au Japon[50]. Les ukiyo-e de l’époque reflètent les changements culturels.

Ouverture du Japon et déclin de l’ukiyo-e

Yoshitoshi, Lin Chong s'éloignant du bord de l'eau (diptyque vertical).

À la suite de la restauration Meiji en 1868, le Japon s'ouvre aux importations de l’Occident, notamment la photographie et les techniques d’imprimerie. Les couleurs naturelles issues de plantes utilisées dans les ukiyo-e sont remplacées par des teintes chimiques à l'aniline importées d’Allemagne.

La figure dominante de l'estampe japonaise pendant l'ère Meiji est sans doute Yoshitoshi, élève de Kuniyoshi, et considéré par beaucoup comme le dernier grand artiste d'estampe ukiyo-e[51]. Son style bien reconnaissable, à la fois fin, précis et empreint d'une atmosphère fantastique, n'est pas indigne de ses grands prédécesseurs. Ses estampes recourent pour leur impression à des techniques raffinées telles que le shōmen zuri (impression à l'envers, à sec), qui produit un effet de lustrage du papier et permet par exemple d'imiter la texture de la soie[52].

Au XXe siècle, durant les périodes Taishō et Shōwa, l’ukiyo-e connaît une renaissance sous la forme des mouvements shin-hanga et sōsaku hanga[53] qui cherchent tous deux à se distinguer de la tradition d’un art commercial de masse. Ironiquement, le courant shin hanga, littéralement « nouvelles épreuves », est largement encouragé par les exportations vers les États-Unis d’Amérique. S’inspirant de l’impressionnisme européen[54], les artistes intègrent des éléments occidentaux tels que les jeux de lumière et l’expression de l’humeur personnelle, mais se concentrent sur des thèmes strictement traditionnels. Le principal éditeur est alors Watanabe Shozaburo à qui l’on attribue la création du mouvement. Parmi les artistes principaux, on peut citer Itō Shinsui[N 4] et Kawase Hasui[N 5] qui sont élevés au rang de « Trésors nationaux vivants » par le gouvernement japonais.

Le mouvement sōsaku hanga (littéralement « estampe créative »), moins réputé, adopte une conception occidentale de l’art : l'estampe ne doit pas être le résultat du travail de plusieurs « artisans » (le dessinateur, le graveur, l'imprimeur), mais l'œuvre d'un « artiste » unique, à la fois peintre, graveur et imprimeur, maîtrisant l'ensemble du processus[55]. Ce mouvement s'oppose donc à l’ukiyo-e traditionnel, où les différentes étapes — le dessin, la gravure, l’impression — sont séparées et exécutées par des personnes différentes et hautement spécialisées, dont l'éditeur est souvent le chef d'orchestre. Le mouvement est établi formellement avec la formation de la Société japonaise d’épreuves créatives en 1918 mais connaît cependant un succès commercial moindre que celui du shin hanga dont les collectionneurs occidentaux préfèrent l’aspect plus traditionnellement japonais. Produisant essentiellement des estampes produites à partir de gravure sur bois (comme pour l’ukiyo-e traditionnel), le sōsaku hanga s'intéresse peu à peu de plus en plus aux procédés occidentaux que sont la lithographie, l'eau-forte, ou la sérigraphie, à partir de la fin des années 1950[56].

Des ukiyo-e sont toujours produits au XXIe siècle et demeurent une forme d’art influente, inspirant notamment les mangas et les anime[57].

Principaux artistes

Courtisane debout, estampe de format Ō-ōban, par Kaigetsudō Dohan (vers 1710).
Harunobu, Couple sous un parapluie, dans la neige, estampe de format chūban.
Femmes fumant sous un cerisier en fleurs, estampe ōban d'orientation tate-e, par Shunman.

Moronobu et les débuts de l’ukiyo-e

Harunobu et ses héritiers

L'âge d'or de l’ukiyo-e : Kiyonaga, Utamaro, Sharaku et les autres

  • Kiyonaga (1752-1815), un des plus grands artistes ukiyo-e, novateur tant par le style que par la technique
  • Shunchō (actif de 1770 à la fin du XVIIIe siècle), au style proche de celui de Kiyonaga
  • Shunman (1757-1820), dont le style raffiné s'inspire de celui de Kiyonaga
  • Katsukawa Shunzan (actif entre 1782 et 1798), au style proche de celui de Kiyonaga
  • Utamaro (1753-1806), dont les estampes d’okubi-e sur fond micacé sont un des sommets de l’ukiyo-e
  • Sharaku (actif en 1794 et 1795), une fulgurante carrière de quelques mois dans l'estampe de kabuki
  • Eishi (1756-1829), un ancien samouraï, dont l'art élégant prolonge celui d'Utamaro
  • Eisho (actif entre 1790 et 1799), élève de Eishi, proche d'Utamaro par ses okubi-e
  • Eisui (actif entre 1790 et 1823), élève de Eishi, proche d'Utamaro par ses okubi-e
  • Toyokuni (1769-1825), surtout connu pour ses portraits d'acteurs de kabuki
  • Chōki (fin du XVIIIe-début du XIXe siècle), un talent original qui évoque un peu le style de Kiyonaga

Hokusai, Hiroshige et la fin de l’ukiyo-e traditionnel

Yoshitoshi, puis le shin hanga et le sōsaku hanga

Principaux thèmes

Bijinga

L'Amour profondément caché, portrait de bijin caractéristique d'Utamaro. Okubi-e sur fond micacé de format ōban, de 1793-1794.

Les bijin-ga (美人画?, peintures de bijin, « peintures de jolies femmes ») constituent l'un des grands genres de la peinture et de l'estampe japonaise, au centre de l'intérêt des artistes ukiyo-e[20],[58]. Il s'agit bien souvent du portrait de courtisanes célèbres nommément identifiées et célébrées pour leur beauté.

Le bijin-ga et la représentation de courtisanes — élément essentiel de la vie sociale de l'ancien Japon[59] — est sans doute le genre qui a le plus marqué l'estampe japonaise, plus que le kabuki, et plus que la représentation des paysages, qui ne s'est véritablement développée qu'au XIXe siècle[60]. À la beauté de la femme, le bijinga associe celle de son kimono, dont la splendeur et le raffinement sont indissociables de l'attrait qu'elle exerce[61].

Le bijinga a été le sujet favori de l'estampe japonaise du début à la fin, du XVIIe siècle au XXe siècle sans discontinuer. Tous les grands noms de l’ukiyo-e ou à peu près ont fait des portraits de bijin, à des degrés divers, même si des artistes comme les Kaigetsudo, Harunobu, Sukenobu, Kiyonaga, Eishi et Utamaro s'y sont particulièrement illustrés.

Shunga

Image shunga, mêlant érotisme et fantastique : Le Rêve de la femme du pêcheur, Hokusai, 1820 environ.

Les shunga (春画?) sont des estampes japonaises érotiques, de style ukiyo-e. Shunga signifie littéralement « image du printemps ». Ce mot serait en effet dérivé de l'expression chinoise chungonghua (japonais : shunkyūga), signifiant « image du palais du printemps », en évocation de la vie joyeuse menée au palais du prince héritier[62], euphémisme poétique choisi afin d'évoquer leur caractère sexuel.

L'âge d'or des shunga se situe dans l'Époque d'Edo, entre 1600 et 1868. Si ces estampes sont clandestines, elles n'en bénéficient pas moins d'une certaine complaisance de la part du pouvoir, puisque les estampes libertines shunga ne seront saisies qu'une seule fois, en 1841[63].

Les shunga constituent très tôt une catégorie majeure au sein de l’ukiyo-e, jusqu'à en représenter une part essentielle les premiers temps, puisque, aux alentours de 1680, Sugimura Jihei, contemporain de Moronobu, leur consacre près des deux tiers de son œuvre[64].

Concours de plaisirs des quatre saisons : l'été, peinture sur soie shunga de Chōbunsai Eishi.

Les plus grands artistes de l'ukiyo-e s'y sont essayés : Harunobu, Shunshō, Kiyonaga, Utamaro, Eishi, Hokusai, et même Hiroshige, en ont tous produit, parfois en abondance, sous forme d'estampes, permettant une large diffusion, mais aussi, quoique plus rarement, sous forme de peintures[1].

Quant au célèbre Almanach illustré des maisons vertes (吉原青楼年中行事, Yoshiwara seirō nenjū gyōji?) que publient Utamaro et Jippensha Ikku en 1804, il ne s'agit pas d'un livre de shunga, mais plutôt d'un guide sur les us et coutumes des maisons de courtisanes. Il va cependant largement contribuer à la réputation d'Utamaro en France, puisque l'artiste japonais sera surnommé en 1891, par Edmond de Goncourt, « le peintre des maisons vertes » (les maisons closes), bien qu'un tiers seulement des très nombreuses estampes connues de lui soit en réalité consacré au quartier des plaisirs, le Yoshiwara d'Edo[65].

E-goyomi, surimono

Surimono, par Hokusai.

Les e-goyomi, et plus tard, les surimono qui leur succéderont[N 6], sont de luxueuses estampes de petit format faisant l'objet d'une commande privée de la part de riches particuliers. L'aisance des commanditaires permet de mettre en œuvre les techniques les plus coûteuses, ce qui conduit Harunobu à mettre au point et à populariser les « estampes de brocart », les nishiki-e, à partir des e-goyomi dont il est le plus grand artiste. Les premières estampes nishiki-e seront d'ailleurs publiées en réutilisant simplement les planches d’e-goyomi dont on a seulement retiré le nom du commanditaire et les chiffres correspondant aux mois longs[66].

Egoyomi de Harunobu, sous la forme d'une mitate montrant les moines chinois Kanzan et Jittoku sous les traits d'un jeune couple.

Ces e-goyomi (絵暦?, littéralement « images de calendrier ») sont en effet des calendriers japonais sous forme d'estampes. Leur raison d'être se trouve dans la complexité du calendrier lunaire japonais, qui se traduit par le fait qu'à l'époque, les mois longs et les mois courts changent chaque année, sans aucune règle logique. Ces e-goyomi ont donc pour but de contourner le monopole d'état sur les calendriers, en cachant dans de luxueuses estampes, échangées lors de réunions entre amis, la liste des mois longs de l'année à venir[53].

À leur aspect purement utilitaire se mêlent des jeux de l'esprit : l'artiste doit dissimuler avec adresse les nombres indiquant les mois longs dans la composition de l'estampe. On les cache fréquemment dans les motifs géométriques de l'obi, la large ceinture, ou encore du kimono d'un des personnages féminins. Ensuite, l'artiste intègre également dans la composition des références cachées à la culture classique ou à des légendes extrême-orientales, dissimulées sous des parodies (mitate[53]) de la légende d'origine. Percer le double sens de ces calendriers constituait ainsi de plaisants défis pour les cercles littéraires[1].

Ces parodies, ces mitate, apparaissent fréquemment dans l'estampe japonaise, en dehors même des e-goyomi : on les retrouve ainsi chez Utamaro avec une parodie du « chariot brisé » (évocation d'un épisode de la lutte opposant Michizane au clan Fujiwara), ou encore une parodie des « vassaux fidèles », reprenant l'histoire des 47 ronin qui, pour l'occasion, sont remplacés par des courtisanes, ou enfin une scène d'« ivresse à trois », où l'on peut découvrir, derrière les trois courtisanes, une parodie des trois sages Confucius, Bouddha et Lao-tseu[67]

Kabuki et yakusha-e

Sharaku : les acteurs de kabuki, Bandō Zenji (sur la gauche, dans le rôle de Onisadobō), et Sawamura Yodogorō II (sur la droite, dans le rôle de Kawatsura Hōgen), dans la pièce Yoshitsune Senbon-Zakura (Yoshitsune, des Mille Cerisiers) ; cinquième mois de 1794.

À Edo, la capitale, après le « quartier réservé » du Yoshiwara et ses courtisanes, le théâtre de kabuki est l'autre grand pôle d'attirance pour les artistes de l'ukiyo-e.

Leur intérêt pour le kabuki est d'autant plus grand qu'ils contribuent à la publicité des théâtres et à la notoriété des acteurs que représentent les yakusha-e (役者絵?)[53]. Ces « images d'acteurs de kabuki » jouent un peu le rôle des « programmes » de théâtre ou d'opéra que l'on rencontre aujourd'hui, et certains d'entre eux commémorent non seulement un acteur, mais parfois une représentation précise de la pièce dans laquelle il jouait.

Parallèlement aux portraits d'acteurs, les lutteurs de sumo sont également représentés : dès le XVIIe siècle, Moronobu illustre des livres sur le sumo, puis, plus tard, Buncho et Koryusai font les premiers portraits de lutteurs.

Enfin, l'école Katsukawa, en particulier avec Shunsho et Shun'ei, profite de son expérience des portraits d'acteurs de kabuki pour s'investir dans ceux des sumotoris. Plus tard, Utamaro, Sharaku et Hokusai s'intéresseront également aux portraits de lutteurs de sumo[68].

Faune et flore, « insectes » (kachō-ga)

Pivoines et papillons (Hokusai).

Les maîtres de l'estampe de la fin du XVIIIe siècle, et surtout du XIXe, trouvent souvent leur inspiration dans des sujets tirés de l'observation de la nature (kachō-ga[53]).

C'est le cas d'Utamaro, avec, en particulier, trois œuvres majeures : Les Insectes choisis (画本虫撰, Ehon mushi erabi?), de 1788, le Livre des oiseaux (百千鳥狂歌合, Momo chidori kyōka awase?), de 1791, ainsi que le célèbre livre intitulé Souvenirs de la marée basse (潮干のつと, Shiohi no tsuto?), de 1790 environ, sur les coquillages et les algues abandonnés par la mer[69].

Hotaru-gari (蛍狩), chasse aux lucioles, par Mizuno Toshikata, 1891

Un grand nombre de ces sujets sont regroupés sous le terme général d'« insectes » (ou mushi, 虫, en japonais), qui inclut non seulement les insectes proprement dits, mais aussi les coquillages, les escargots, et autres grenouilles et bestioles des champs.

Un mushi tout particulier se retrouve dans les estampes appelées hotaru-gari (蛍狩), les lucioles (hotaru, 蛍). Divertissements emblématiques de la période estivale japonaise, la contemplation et la chasse aux lucioles sont pratiquées par toutes les strates de la société japonaise. Plus généralement les hotaru-gari sont un mélange entre le style des bijin-ga (美人画) avec ses représentations de belles femmes en pleine chasse aux lucioles et le style de contemplation de la nature.

Après Utamaro, Hokusai et Hiroshige consacrent tous deux une part importante de leur œuvre à la représentation des fleurs et des « insectes ».

Fantastique

Utamaro : Cent histoires de démons et d'esprits.

Le thème du fantastique est très présent dans l'ukiyo-e[70] : on le trouve chez Utamaro, ainsi que chez Hokusai, dans plusieurs estampes, mais aussi dans ses carnets de croquis, les Hokusai Manga. On le rencontre également chez Hiroshige, avec par exemple une réunion nocturne de renards surnaturels, accompagnés de feux follets sous un arbre à Ōji (près du sanctuaire shinto d'Inari), dans les Cent Vues d'Edo.

En effet, le fantastique japonais qui apparaît dans l’ukiyo-e s'appuie sur une riche tradition, au point que, selon celle-ci, lors des chaudes journées d'été, il convient de toujours placer une image de fantôme dans le tokonoma (la petite alcôve où l'on expose le kakemono), de façon à éprouver malgré la chaleur ambiante un plaisant frisson glacé[70].

Dans le monde littéraire de l'époque, Ueda Akinari écrit son ukiyo-zōshi (浮世草子?) qui désigne littéralement « les romans du monde flottant », puis, en 1776, ses Contes de pluie et de lune (雨月物語, Ugetsu monogatari?), recueil de neuf contes fantastiques qui inspireront en 1953 le film Les Contes de la lune vague après la pluie, de Kenji Mizoguchi.

Lavis à l'encre de Chine, étude de Hokusai, pour un fantôme de femme noyée (vers 1840).

Lafcadio Hearn, écrivain écossais, arrive au Japon en 1890, y épouse Koizumi Setsu, la fille d'un samouraï ruiné et prend la nationalité japonaise en 1896[71] ; il recueille auprès de sa femme un certain nombre des contes fantastiques qui alimentent l'inconscient japonais, pour en tirer en 1904 le livre Kwaidan (dont Masaki Kobayashi tirera plus tard le film du même nom).

Ces histoires de femmes bafouées qui reviennent hanter leur mari après leur mort, leur longue chevelure noire serpentant comme animée d'une vie propre, se retrouvent dans de nombreuses estampes. Kuniyoshi, un peu plus tard, peuple les siennes de créatures et de thèmes fantastiques[72]. Enfin, son élève Yoshitoshi, le dernier grand artiste ukiyo-e, multiplie les séries sur des thèmes fantastiques, avec ses Cent Histoires de Fantôme du Japon et de la Chine (1865-1866), et surtout avec son œuvre la plus connue, Cent Aspects de la Lune (1885-1892)[73].

Paysages (fūkei-ga) et « vues célèbres » (meisho-e)

Le Pont Ōhashi et Atake sous une averse soudaine, estampe d'Hiroshige, tirée des Cent Vues d'Edo (1857).

Avec l'assimilation progressive de la perspective de la peinture occidentale par les artistes japonais, à la fin du XVIIIe siècle d'abord, puis surtout au XIXe siècle, avec Hokusai et Hiroshige, l'ukiyo-e se dote de la technique nécessaire à la représentation des vues célèbres du Japon, le fūkei-ga[N 7]'[74].

Appuyés sur le concept des meisho-e, l'un et l'autre se lancent alors dans la réalisation de longues séries décrivant les plus beaux sites japonais. Les plus connues de ces séries sont :

Le monde réel entourant l’ukiyo-e

Après une longue période de guerres civiles, Tokugawa Ieyasu écrase en 1600 une coalition de rivaux dans l'ouest du Japon au cours de la bataille de Sekigahara et devient, de facto, le dirigeant du pays. En 1603, après s'être fait attribuer le titre de shogun, il fit du village d'Edo (江戸?, « porte de la rivière »), où il avait établi ses quartiers généraux, la nouvelle capitale du Japon. C'est le futur Tokyo et le début de l'ère Edo.

Changements économiques et sociaux pendant l'ère Edo

Paix civile retrouvée, expansion démographique et économique

Siège du château de Hara, lors du massacre des chrétiens de Nagasaki, en 1638.

Obsédé par le souci d'éviter à son pays les secousses et les guerres civiles que le Japon connaît depuis quarante ans, guerres d'ailleurs précédées par la désagrégation du pouvoir central au cours des siècles précédents, le shogun Tokugawa Ieyasu, le nouveau maître du Japon, s'engage en 1603 dans la longue période d'immobilisme politique et technologique qui caractérise l'ère Edo. Cet immobilisme délibéré s'accompagne d'une paix enfin retrouvée, d'une prospérité économique remarquable, sur fond de très forte croissance démographique : en 120 ans en effet, soit de 1600 à 1720, la population du Japon fait sans doute beaucoup plus que doubler, passant de 12 à 31 millions d'habitants[75].

Cela s'accompagne d'un isolationnisme de plus en plus marqué, jusqu'au point culminant de 1638, après la rébellion de Shimabara en 1637-1638, au cours de laquelle 37 000 chrétiens japonais révoltés sont massacrés dans la région de Nagasaki. À partir de cette date, les relations avec le reste du monde cessent presque totalement, Tokugawa Ieyasu prenant quand même la précaution de laisser Nagasaki jouer le rôle de fenêtre ouverte sur l'Occident, par le truchement des commerçants hollandais[76].

Neutralisation des samouraïs

Sur le plan intérieur, le problème essentiel est de neutraliser la forte population de samouraïs, devenue inutile à la suite de la pacification du pays. Tokugawa Ieyasu s'appuie pour cela sur le système de la « résidence alternée », le sankin kotai, qui oblige les daimyos à passer une année sur deux à Edo, en y laissant à demeure leur famille en otage. Cette double résidence a non seulement l'avantage d'offrir un moyen de pression sur les daimyos par la prise d'otages, mais aussi celui de peser lourdement sur leurs finances personnelles, obligés qu'ils sont de se déplacer avec leur suite entre deux résidences dont ils doivent assurer l'entretien[77].

En revanche, ce système conduit à la présence constante à Edo d'une population très importante de samouraïs oisifs. Cette gent turbulente, inoccupée, constitue une bonne partie de la clientèle du quartier des plaisirs d'Edo, le Yoshiwara.

Ascension sociale de la bourgeoisie et des marchands

La Courtisane Shizuka et le saké Yōmeishu : mise en valeur par Utamaro d'une célèbre marque de saké, en l'associant à une courtisane au sommet de sa gloire (1794).

Simultanément, les marchands, qui occupaient jusque-là la position la plus basse dans la hiérarchie sociale, s'assurent, dès la fin du XVIIe siècle, un rôle dominant dans la vie économique. Certains acquièrent une fortune considérable, telle la famille des Mitsui, qui fonde au XXe siècle un empire économique, alors que dans le même temps, la caste militaire, daimyos et samouraïs, connaît de graves difficultés financières[78].

Signe révélateur de cette évolution, certaines estampes peuvent en réalité être considérées comme des annonces publicitaires : ainsi, Utamaro en publie plusieurs séries, telle que la série de neuf intitulée Dans le goût des motifs d'Izugura, réalisée pour promouvoir de grandes enseignes de magasins de textile (Matsuzakaya, Daimaru, Matsuya, etc.), dont le logo apparaît de façon ostensible ; plusieurs de ces magasins existent encore de nos jours[79]. De même, il publie une série de six estampes (Six sélections de courtisanes et de sakés), où il associe courtisanes célèbres et marques de saké fameuse[1].

Le fameux et très exclusif restaurant Shikian (Quatre Saisons), au bord de la Sumida (diptyque de Kubo Shunman, vers 1786).

C'est cette bourgeoisie urbaine de marchands qui marque de son empreinte l'évolution de l'art : l'aristocratie militaire appauvrie cesse d'orienter la demande artistique, qui devient d'inspiration populaire sous l'impulsion première des bourgeois, suivis par les samouraïs oisifs qui ne tardent pas à les rejoindre[80]. Cette société nouvelle et composite recherche la compagnie des geishas, dîne en charmante compagnie à la terrasse de restaurants raffinés comme le Shikian[81], organise des excursions sur la Sumida[36],[82] ou dans la campagne environnante, lit des livres licencieux ou amusants, achète les guides du quartier des plaisirs et les portraits de jolies femmes publiés par Tsutaya Juzaburo. Cette même clientèle préfère les joyeux spectacles de kabuki au hiératique, et achète les portraits de ses plus célèbres acteurs, peints par Sharaku.

L’ukiyo-e est donc un art éminemment populaire. Plus que tout autre, il est imprégné du monde dans lequel baignaient ses artistes. Apprécier l’ukiyo-e, c'est donc s'efforcer de connaître et de comprendre les éléments qui composent ce monde, les distractions et les loisirs de la population urbaine aisée qui se développe à cette époque.

Courtisanes et quartiers réservés

Le Yoshiwara, vu de l'intérieur

Le Yoshiwara est un quartier réservé (kuruwa), créé à Edo dès 1617[83], fermé d'une enceinte, dont les accès sont alors gardés. Les samouraïs doivent y laisser leurs armes à l'entrée. Une fois à l'intérieur, la hiérarchie sociale traditionnelle s'efface : un client avec de l'argent est le bienvenu, qu'il soit roturier ou samouraï. Toutes sortes de catégories sociales, hommes d'affaires, samouraïs, dandys, écrivains et peintres s'y côtoient. On se croise dans les « maisons vertes », mais aussi dans les maisons de thé, les restaurants, les boutiques de luxe ou les établissements de bains[84].

Si, à l'intérieur des quartiers réservés, la hiérarchie extérieure n'a plus cours, une autre hiérarchie se dessine, avec ses rituels et son étiquette. Par exemple, les courtisanes sont divisées en plusieurs échelons, jusqu'à huit[19].

Les peintres de l'ukiyo-e sont en même temps les peintres du Yoshiwara. Ils en assurent dans les faits la promotion par la vente, pour des sommes modiques, du portrait des plus célèbres courtisanes du moment.

La notoriété et le rôle des plus grandes courtisanes sont à cette époque souvent fondés sur bien autre chose que l'aspect purement sexuel : les talents musicaux, l'esprit de repartie, la culture des tayu (l'élite des courtisanes) et des oiran les distinguent des simples prostituées.

D'autre part, les tayu et les oiran, vêtues de leurs vêtements complexes et chatoyants, et chaussées de leurs hautes geta, contribuent à déterminer la nouvelle mode au cours de leur grande parade[85], l'oiran dōchū.

Le monde du théâtre

Portrait de Izumo no Okuni, fondatrice du kabuki, habillée en samouraï chrétien.

Fondé selon la tradition en 1603, à l'orée de l'ère Edo, par Izumo no Okuni[86], une ancienne « gardienne de sanctuaire » shinto devenue danseuse[87], le kabuki est ensuite, dans un premier temps, un art très populaire joué par des prostituées (yūjo kabuki)[87]. Alors qu'elles se trouvent confinées dans les quartiers réservés, se développe aussi une forme de kabuki (wakashu) joué par des éphèbes. Les représentations en sont souvent l'occasion de désordres, ce qui conduit à son interdiction en 1652. Cet art cède alors la place au yarō kabuki[88], joué uniquement par des hommes adultes, forme de kabuki plus scénique et plus artistique, qui a perduré jusqu'à aujourd'hui[89].

À la différence du , qui a recours à des masques pour dépeindre les personnages, le kabuki, lui, montre les acteurs à visage découvert, leur expression étant cependant amplifiée par le maquillage[90] ; les acteurs ont coutume de marquer les moments clés de la représentation par un mie, instants pendant lesquels ils s'immobilisent et figent leur expression, pour que le public puisse en apprécier toute l'intensité, pendant qu'une phrase musicale discordante en souligne l'effet, déchaînant l'enthousiasme des spectateurs[91].

Si, à Kyoto, le style yatsushi raconte souvent l'histoire d'un jeune seigneur tombant follement amoureux d'une prostituée, le public d'Edo va préférer des histoires de héros, dotés de pouvoirs surhumains qu'ils mettent à profit pour punir les méchants[86]. Ce type de pièce sera illustré par Ichikawa Danjuro I, qui appartient à une longue et fameuse lignée d'artistes de kabuki[86]. La pièce épique Chushingura, narrant l'histoire des 47 ronin, les 47 samouraïs « sans maître » vengeant leur maître mort injustement, est également très populaire, et sera mise en scène par Hokusai dans plusieurs estampes[92], ou encore, avant lui, sous forme de mitate (parodie), par Utamaro[93].

Le kabuki est d'autre part le cadre d'une crise impliquant le monde de l'ukiyo-e, lors du scandale Ejima, qui met fin à la carrière de Kaigetsudo Ando[94].

Les liens entre l'ukiyo-e et le kabuki sont en effet très étroits : le kabuki devient rapidement l'un des principaux sujets des estampes ukiyo-e qui en assurent la promotion, par les estampes qui marquent les représentations mémorables (telles que celles qui marquaient la prise de rôle par un nouveau titulaire), ou encore par les affiches publicitaires peintes par des artistes comme Kiyonobu ou Kiyomasu, dont quelques très rares exemplaires sont parvenus jusqu'à nous[95]. Car le kabuki est au cœur du monde des plaisirs auxquels se livre la nouvelle bourgeoisie et les samouraïs oisifs et dont l’ukiyo-e est le chantre.

Le sumo

Kuniyoshi, Lutteur de sumo

L'histoire du sumo remonte aux temps les plus reculés du Japon, puisque le Kojiki, le Récit des temps anciens, paru en 712[96], fait mention d'un combat qui se serait déroulé dans les temps légendaires devant l'empereur Suinin[97]. Le sumo est par ailleurs lourdement chargé de symbolique shinto, et les premiers combats sont peut-être apparus en tant que rituels dédiés aux dieux. Pendant toute la période Muromachi, et au XVIe siècle encore, le sumo continue à exister en tant que manifestation religieuse[98].

Puis, au début de l'ère Edo, le sumo prend le caractère d'un spectacle, tenu au seul bénéfice des daimyos et à titre purement privé, car le shogun craint les troubles que ces combats pourraient engendrer et en interdit la tenue publique[99].

Ce n'est qu'en 1684 que ces interdictions sont levées[99] ; dès lors, le sumo devient un sport de professionnels, très populaire à Edo. Les lutteurs sponsorisés par les daimyos bénéficient du statut de samouraï[68].

Les « Cinq Routes » et les paysages du Japon

La route du Tōkaidō, photographiée par Felice Beato en 1865
Hiroshige, Nuit de neige à Kambara, sur la route du Tōkaidō

Parmi les vues célèbres, les meisho, qui inspirent les artistes, les routes du Tōkaidō et du Kiso Kaidō méritent une attention particulière par leur importance dans le monde du Japon de l'ère Edo.

La première est le Tōkaidō, la route qui relie Tokyo à Kyōto. Cette artère, jalonnée de 53 « stations » ou relais, est la plus importante et la plus fréquentée, et longe par endroits le littoral, représentant une distance totale d'environ 500 kilomètres ; les voyageurs mettent à peu près deux semaines à la parcourir, la plupart du temps à pied, mais aussi à cheval, en chaise à porteurs ou en palanquin, selon leur aisance financière[100].

La seconde s'appelle le Kiso Kaidō. Appelée aussi route du Nakasendō (c'est son nom officiel), et dotée de 69 « stations », elle relie également Tokyo à Kyōto, mais par un parcours alternatif, passant par le centre de Honshū, d'où son nom, qui signifie « route de la montagne du centre ».

Les Gokaidō, les « Cinq Routes » du shogunat Tokugawa

Ce sont les plus connues des « Cinq Routes » du shogunat Tokugawa. Cela explique pourquoi Hiroshige a si souvent représenté le Tōkaidō, et pourquoi il a ensuite réalisé une série d'estampes sur le Kiso Kaidō, collaborant pour l'occasion avec Eisen.

Ces « Cinq Routes » (五街道, Gokaidō?) sont les cinq voies majeures (kaidō) qui partaient d'Edo (aujourd'hui Tokyo) pendant la période Edo, dont la plus importante est donc la route du Tōkaidō. C'est le shogun Tokugawa Ieyasu qui commence leur construction en 1601, de façon à renforcer son contrôle sur le pays. De nombreuses stations (shukuba) sont installés tout au long pour permettre aux voyageurs de se reposer et de se ravitailler.

Les trois autres routes sont :

Plus que les autres séries d'estampes, peut-être, celles d'Hiroshige, qui décrivent le Japon tout au long du Tōkaidō[N 8] (formats ōban et chūban) et du Kiso Kaidō (format ōban), permettent de se représenter un monde aujourd'hui disparu : paysans, portefaix, tenanciers d'auberge, bateliers et passeurs, pèlerins et religieux, daimyos accompagnés de leur suite[100], peuplent de magnifiques paysages encore sauvages.

Ce sont ces paysages qu'il faut imaginer en toile de fond du roman picaresque de Jippensha Ikku, le Tōkaidōchū Hizakurige (À pied sur le Tōkaidō), son chef-d'œuvre, publié en douze parties entre 1802 et 1822 ; cette œuvre, qui narre les aventures de deux hommes insouciants sur le grand chemin du Tōkaidō, est souvent considérée comme le livre de gesaku le plus réussi[104].

Technique de l'estampe ukiyo-e

Fabrication d'une estampe

Étape 2 : gravure des planches de bois
Étape 5: encrage et impression

Pour éviter toute confusion :

  • Il existe des œuvres ukiyo-e qui ne sont pas des estampes : c'est le cas des peintures telles que celles des Kaigetsudo et de la plupart des artistes ukiyo-e ;
  • En sens inverse, il existe des estampes sur bois qui ne sont pas de l'ukiyo-e : c'est le cas par exemple des estampes bouddhistes.

Mais c'est bien dans le cadre de l'ukiyo-e que l'estampe japonaise, gravée sur bois, a connu son plein développement. Et, en sens inverse, c'est grâce aux nombreux tirages autorisés par l'estampe que l'ukiyo-e a pu devenir aussi populaire.

Les épreuves d’estampes ukiyo-e sont produites de la manière suivante[44],[105],[106],[107] :

  1. L’artiste réalise un dessin-maître à l’encre, le shita-e ;
  2. L’artisan graveur colle ce dessin contre une planche de bois (cerisier ou catalpa), puis évide à l'aide de gouges (marunomi) les zones où le papier est blanc, créant ainsi le dessin en relief sur la planche, mais détruisant l’œuvre originale au cours de ce processus ;
  3. La planche ainsi gravée (« planche de trait ») est encrée et imprimée de manière à produire des copies quasiment parfaites du dessin original ;
  4. Ces épreuves sont à leur tour collées à de nouvelles planches de bois, et les zones du dessin à colorer d’une couleur particulière sont laissées en relief. Chacune des planches imprimera au moins une couleur dans l’image finale. Ce sont les « planches de couleurs » ;
  5. Le jeu de planches de bois résultant est encré dans les différentes couleurs et appliqué successivement sur le papier. Le parfait ajustement de chaque planche par rapport au reste de l'image est obtenu par des marques de calage appelées kento. L'encrage est obtenu en frottant le papier contre la planche encrée à l'aide d'un tampon (baren) en corde de bambou[108].

L’impression finale porte les motifs de chacune des planches, certaines pouvant être appliquées plus d’une fois afin d’obtenir la profondeur de teinte souhaitée.

Qu'est-ce qu'une « estampe originale » ?

La fabrication d'une estampe japonaise ne fait pas seulement intervenir l'artiste ; le dessin qu'il a réalisé n'est que la première étape d'un processus complexe, faisant appel à plusieurs intervenants (l'artiste, l'éditeur, le(s) graveur(s), le ou les imprimeurs).

Rare shita-e préservé, de Katsukawa Shunzan, faisant apparaître un repentir de l'artiste (en bas à droite).
Portrait de Naniwaya Okita, vers 1796 : du fait de la censure, Utamaro l'identifie ici en l'associant à un poète célèbre, à la place du rébus qui figurait auparavant en haut à gauche.

La connaissance de quelques points de cette fabrication est indispensable pour bien comprendre ce qu'est une « estampe japonaise originale » :

  • Chaque estampe imprimée à partir des plaques de bois gravées originales est un original, et il n'y a pas d'autre œuvre originale : le dessin préparatoire d'origine (le shita-e, « l'image de dessous »), réalisé par l'artiste lui-même est généralement « totalement détruit » par le processus de gravure de la planche portant les traits de contours[109]. Qui plus est, même lorsque le dessin original est conservé (en général parce que l'artiste a fait graver une autre version du dessin), il est fréquent qu'il ne paraisse pas « terminé », et qu'en particulier, il ne porte aucune couleur ; on trouve aussi des dessins originaux comportant des empiècements de morceaux de papier découpés, puis collés sur les parties à corriger, qui sont les repentirs de l'artiste[109] ;
  • Ce n'est pas l'artiste lui-même qui grave les plaques de bois originales, mais un graveur très expérimenté[N 9], qui peut être connu de l'artiste, qui supervise personnellement l'édition en tout état de cause. Toute regravure ultérieure de l'œuvre, effectuée sans la supervision de l'artiste, ne sera donc pas un original, quelle que soit sa qualité d'exécution. En revanche, le succès de certaines estampes (telles que la série du Tōkaidō d'Hiroshige) a pu être tel qu'il a nécessité plusieurs regravures voulues par l'artiste[110], d'ailleurs pas toujours identiques ;
  • Ce n'est pas le graveur qui va imprimer les estampes finales, aboutissement du processus, mais des artisans spécialisés, utilisant le baren (tampon de bambou servant à frotter le papier sur la planche encrée) et le kento (pour s'assurer que chaque planche vient exactement s'imprimer à sa place, sans mordre sur les autres) ; l'impression des différentes couleurs se fait dans un ordre précis, pouvant impliquer jusqu'à une dizaine d'impressions successives[N 10], en commençant par le noir[111] ;
  • Il peut exister plusieurs versions originales d'une même estampe ; l'un des exemples les plus connus est un portrait de Naniwaya Okita tenant une tasse de thé, fait par Utamaro : la première version comporte un rébus pour transcrire le nom de la belle Okita en dépit de la censure ; lorsque même les rébus furent interdits pour désigner les modèles, Utamaro le remplace par le portrait d'un poète. Sans aller jusqu'à cet exemple extrême, les variantes de l'arrière-plan d'une estampe sont fréquentes[N 11].

Le premier tirage de l'estampe se poursuit jusqu'à ce que l'usure du bois commence à donner des traits moins nets et des repères de couleurs moins exacts ; l'édition originale est alors en principe terminée, ce qui peut représenter un total de l'ordre de trois cents estampes environ[7]. Cependant, la résistance du bois permet des tirages beaucoup plus importants dans des conditions acceptables de qualité (comme on le voit sur des regravures modernes) et, dans la mesure où les estampes de la toute première série n'étaient pas physiquement identifiées, on ne peut pas aujourd'hui connaître, ni le rang d'édition d'une estampe, ni l'importance réelle du tirage[7].

Types d'estampe et couleurs

Jeune femme admirant un lapin des neiges, nishiki-e de Harunobu, d'orientation tate-e et de format de type chūban.
Femmes aux bains, nishiki-e de Kiyonaga (1752-1815), d'orientation yoko-e (format ōban).

Différenciation des estampes

Les Japonais différencient plusieurs types d'estampes[112] :

Selon le format du papier utilisé
  • Chūban (中判?, 25 à 26 cm × 17 à 19 cm) ;
  • Ōban (大判?, 37 à 38 × 25,5 cm) ;
  • Hashira-e (柱絵?, 70 à 75 cm × 12 à 14,5 cm) ;
  • Hosoban (細判?, 33 × 15 cm) ;
  • Nagaban (長判?, approximativement 20 × 50 cm) ;
  • Aiban, approximativement 34 cm × 22 cm ;
  • Ō-ōban, ou grand ôban, approximativement 58 cm × 32 cm.
Selon l'orientation[113]
  • Tate-e : orientation « portrait » ;
  • Yoko-e : orientation « paysage ».
Selon les couleurs appliquées et surtout leur nombre[114]
  • Sumizuri-e (墨摺り絵?), sans aucune couleur, donc en noir et blanc ;
  • Tan-e (丹絵?), sumizuri-e rehaussée à la main de la couleur orange tan ;
  • Urushi-e (漆絵?), utilisant une encre épaissie avec de la colle pour la rendre brillante ;
  • Beni-e (紅絵?), sumizuri-e rehaussée à la main de la couleur beni ;
  • Benizuri-e (紅摺り絵?), colorée par impression avec la couleur beni (le vert étant parfois ajouté) ;
  • Nishiki-e (錦絵?), la plus « riche », car faisant appel potentiellement à toutes les couleurs.

Pigments utilisés

Les couleurs utilisées sont nombreuses, faisant appel à des pigments d'origine naturelle (végétale ou minérale), et d'une rare délicatesse de nuance, avant que l'arrivée de colorants chimiques occidentaux ne vienne modifier la donne[115] :

  • Sumi : encre de Chine, pour reproduire le dessin lui-même ;
  • Tan : rouge d'oxyde de plomb ;
  • Beni : rose tiré du safran ;
  • Ai : bleu foncé à base d'indigo ;
  • Shoenji : rouge extrait du millepertuis ;
  • Murasaki : violet (mélange de rouge de millepertuis et de bleu indigo ;
  • Gofun : blanc lumineux à base de poudre d'huître[108]. Uniquement apposé à la main, donc sur des peintures ou, parfois, sur des sumizuri-e rehaussées à la main.

Influences artistiques entre Japon et Occident

Découverte de la peinture occidentale par les Japonais

De façon surprenante, les artistes japonais découvrent la peinture occidentale bien avant que l'Occident lui-même ne découvre l'art japonais. En effet, dès 1739, Okumura Masanobu entreprend pour la toute première fois l'étude de la perspective utilisée dans les images (uki-e, « image flottante ») venant d'Occident. Il a pour cela le soutien du shogun, du fait de l'intérêt que celui-ci porte aux sciences occidentales.

Estampe de Toyoharu montrant le Grand Canal, à Venise, d'après des gravures sur cuivre représentant les œuvres de Guardi et de Canaletto. Vers 1750.

Puis, dès 1750 environ, Toyoharu s'attache à comprendre de façon approfondie les règles de la perspective utilisée dans la peinture occidentale depuis Paolo Uccello. Il s'essaie tout d'abord à copier librement certaines gravures sur cuivre (reproduisant des œuvres de Guardi et de Canaletto, par exemple), ce qui conduit à d'étonnantes estampes montrant les gondoles sur le Grand Canal à Venise, sur fond d'église de la Salute[45].

Il produit ensuite des estampes qui traitent de sujets japonais en faisant appel à une perspective « occidentale » (utilisation de lignes de fuite). Il publie de telles estampes dès les années 1760, avec, par exemple, une vue du quartier du kabuki la nuit publiée en 1770[116].

Sans l'œuvre de Toyoharu, il est probable que ni l'œuvre de Hiroshige ni celle de Hokusai n'auraient été les mêmes. Plus tard, Kuniyoshi produira aussi quelques estampes influencées fortement par la peinture italienne.

Outre la perspective, une autre découverte occidentale marque profondément l'ukiyo-e, à partir de 1829 : il s'agit du bleu de Prusse, moins fragile que le bleu d'origine naturelle utilisé jusque-là. Il est dès lors utilisé de façon intensive, par Hokusai dès 1830 dans les 10 premières estampes de sa célèbre série Trente-six Vues du mont Fuji (dont la célèbre Grande Vague au large de Kanagawa), puis, entre autres artistes, par Hiroshige.

Découverte de l’ukiyo-e par l'Occident

Premiers contacts et influence sur l'art occidental

La délégation japonaise à l'Exposition universelle de 1867, à Paris

Quelques pionniers, comme Isaac Titsingh dès 1827, Félix Bracquemond ou encore Théodore Duret, commencent à faire connaître l’ukiyo-e à certains artistes européens[117]. Mais l'Occident ne découvre réellement l'art de l'ukiyo-e et l'art japonais en général qu'assez tardivement, puisque la véritable prise de conscience date de l'Exposition universelle de 1867, tenue à Paris[118]. C'est d'ailleurs en France que cette influence sera la plus marquante.

Cette Exposition universelle, à laquelle, pour la première fois, le Japon participe de manière officielle, est suivie de la vente de quelque treize-cents objets[118]. Dès lors, l'impulsion est donnée, de telles ventes vont se répéter, par exemple en 1878, à l'occasion d'une rétrospective qui met Hayashi en contact avec les collectionneurs français[119].

Le spécialiste américain de l'art japonais Ernest Fenollosa a été le premier à terminer une histoire critique complète de l'ukiyo-e.

Les premiers ouvrages historiques et critiques complets sur l'ukiyo-e sont venus d'Occident, d'Ernest Fenollosa, professeur de philosophie à l'Université impériale de Tokyo depuis 1878 et commissaire aux Beaux-Arts du gouvernement japonais depuis 1886.

Le Pont Ōhashi et Atake sous une averse soudaine, tiré des Cent Vues d'Edo, de Hiroshige, à côté du tableau qu'en a tiré Van Gogh (à droite).

Alors que les ukiyo-e, largement supplantés par la photographie, passent de mode au Japon durant le bunmei-kaika (文明開化, le mouvement d’occidentalisation du pays au début de l’ère Meiji), ces images deviennent une source d’inspiration en Europe pour le cubisme ainsi que pour de nombreux peintres impressionnistes parmi lesquels Van Gogh, Monet, Degas ou encore Klimt. Cette influence est appelée le japonisme[120].

Collections d'estampes

Dès lors, Hayashi devient l'un des tout principaux ambassadeurs de l'art japonais en France et en Occident, approvisionnant les collectionneurs en objets d'art importés.

Les artistes français de l'époque sont souvent parmi les premiers à apprécier l'art japonais, tels Claude Monet (qui rassemble une importante collection d'estampes qui est toujours visible), Degas ou encore les Goncourt.

L'engouement pour l'ukiyo-e et l'importance des grandes collections occidentales sont alors tels que les estampes rassemblées à cette époque portent le cachet du collectionneur qui, encore aujourd'hui, en permet la rigoureuse authentification et en augmente la valeur. Parmi les plus grands collectionneurs de cette époque, figurent Helen Bigelow Merriman (en) (États-Unis), Siegfried Bing (France), J. Brickmann[Lequel ?] (Allemagne), Isaac de Camondo (France), Charles Lang Freer (en) (États-Unis), Edmond de Goncourt (France), Raymond Koechlin (France), Henri Vever (France)… sans oublier Hayashi (Japon), qui, on l'a vu, ne se limite pas à son rôle d'importateur, mais sait aussi se constituer une remarquable collection[121],[122]. L'un des plus grands collectionneurs d'estampes, le comte Isaac de Camondo, lègue toute sa collection au musée du Louvre où, enrichie par d'autres apports, elle constitue la base de ce qui est aujourd'hui la grande collection du musée Guimet à Paris. Il faut d'ailleurs rendre hommage à M. Migeon, attaché au musée du Louvre à la fin du XIXe siècle, qui est dès cette époque un amateur passionné de l’ukiyo-e et n'a de cesse que le Louvre puisse se constituer une grande collection d'estampes grâce aux legs de généreux donateurs tels que Camondo[123].

Au Royaume-Uni, le rôle pionnier de Frank Morley Fletcher dans les années 1890 permet de former à cet art de nombreux graveurs tels que William Giles[124].

En , la collection d'art d'Asie de la famille Portier est vendue aux enchères à Paris (hôtel Drouot) pour plus de 1,5 million d'euros par la maison Beaussant-Lefèvre et Christie's, dont 600 000 euros au marteau (745 800 euros avec les frais) pour L'amour caché de la série « anthologie poétique : section de l'amour » d'Utamaro, un record mondial[125].

Le monde de l’ukiyo-e dans la culture populaire

Affiche du film Ugetsu Monogatari (Les Contes de la lune vague après la pluie), de Kenji Mizoguchi.

Il existe peu d'œuvres qui évoquent aujourd'hui le souvenir de l’ukiyo-e et de ses artistes.

Par ailleurs, le cinéma a repris un certain nombre des thèmes de l’ukiyo-e :

Enfin, même s'il s'agit de genres bien différents, mangas et anime sont les descendants actuels d'une longue tradition qui passe par l’ukiyo-e[57]. En effet, on peut faire remonter l'origine au Japon des histoires en images aux emaki, ces rouleaux illustrés qui apparaissent au XIIe siècle. Un exemple frappant du pouvoir expressif de ces rouleaux est donné par le Chōjū-giga, les Caricatures des animaux raillant la vie des moines bouddhistes à l’époque[127]. C'est dès cette époque que les rouleaux — dont certains peuvent atteindre près de 25 mètres de long — créent l'habitude de raconter une histoire, lue de droite à gauche, sur toutes sortes de sujet. Cette tradition va se poursuivre pendant des centaines d'années, y compris chez des maîtres de l’ukiyo-e tel que Moronobu. C'est à l'apogée de l’ukiyo-e que se mettent en place les codes visuels que l'on retrouve aujourd'hui dans les mangas, de la caricature aux éclaboussures du sang qui jaillit lors des combats, et jusqu'à l'art érotique des ero manga[128].

Manga, Le Docteur endormi (auteur inconnu, 1912-1926, lithographié).

Notes et références

Notes

  1. C'est aussi une allusion ironique au terme homophone « monde souffrant » (憂き世, ukiyo?), le cycle terrestre de mort et de renaissance duquel les bouddhistes cherchent à s’échapper.
  2. Même s'il existe des gravures ukiyo-e avant celles de Moronobu, c'est lui qui fut le premier à « consolider » ce courant naissant.
  3. Le pouvoir était beaucoup plus sensible aux allusions politiques qu'à celles touchant aux bonnes mœurs, et les shunga faisaient l'objet d'une complaisance tacite. Dans le cas d'Utamaro cependant, la mise en scène des concubines de Hideyoshi fut perçue comme une attaque directe contre les mœurs du shogun lui-même, déclenchant ainsi une sanction beaucoup plus lourde que celle que l'aspect léger de l'œuvre aurait entraîné à lui seul.
  4. En 1952, la « Commission pour la protection des propriétés culturelles » (Bunkazai hōgō tinkai) l'a déclaré « porteur de valeurs culturelles intangibles » (mukei bunkazai), ce qui est l'équivalent d'alors d'un « Trésor vivant ».
  5. Kawase Hasui fut déclaré « Trésor national vivant » en 1956.
  6. Les surimono ont une fonction plus vaste que les e-goyomi : comme ceux-ci, ils peuvent servir de calendriers indiquant les mois longs, mais on en utilisent aussi comme cartes de circonstance (Nouvel An, fêtes, anniversaires, etc.), ainsi que pour joindre un poème à une image.
  7. L'orientation des estampes peut être yoko-e (orientation « paysage ») ou tate-e (orientation « portrait »). C'est l'orientation tate-e qui est la plus fréquente, sauf dans le format ōban (tout au moins dans le cas des estampes de paysage (fūkei-ga) de Hokusai et de Hiroshige, qui font appel la plupart du temps à des estampes ōban d'orientation yoko-e).
  8. L'édition Hōeidō de 1833-1834 au format ōban est la plus connue, mais il en existe d'autres, aux formats ōban et chūban.
  9. Tout au moins pour la plaque portant les traits de contours, celle qui nécessite le maximum d'habileté.
  10. Voire nettement plus dans le cas de certaines éditions luxueuses, impliquant un fond micacé, un gaufrage, une impression sans encre (shomenzuri), ou des rehauts d'or ou d'argent, un double passage des noirs, etc.
  11. Un exemple célèbre est l'estampe Kambara d'Hiroshige, où la partie la plus sombre du ciel est placée tantôt en haut (la première version), tantôt en bas. Un autre exemple est le mois de septembre de Minami no Juniko, de Kiyonaga, où le fond est plus foncé, presque noir, dans les tirages tardifs.

Références

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Annexes

Bibliographie

Liens externes

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Articles connexes